L' adieu à Marseille

On a été obligés de venir à Grenoble parce que ton grand-père avait trouvé du travail ici . Mais je ne m' y suis jamais habituée . Ici c' est froid , les hivers sont longs , il y a de la neige . J' ai tellement regretté la Provence , le soleil , les cigales et les parfums , tiens , le thym hummmm , et la lavande dans les champs . Et puis en Provence tout est chaleureux , même le parler chante .
Elle oublie de dire que la Provence est le lieu de son amour de jeunesse et de ses illusions !
Car son amour elle l' a voulu , elle l' a eu ; mais à quel prix ! Jean est très beau et il le sait . Combien de fois sa petite-fille l' a vu , médusée , s' y reprendre des dizaines de fois , rien que pour tracer une raie dans ses cheveux !!!!!
Alors Jean papillonne , il rentre ivre , car il est garçon de café et boit avec ses clients . A la maison , il s' en prend à elle , l' a même traînée par terre par les cheveux une fois . Parce qu' elle est enceinte une fois de trop , il le lui reproche : " comment tu fais ? je n' ai pas encore ôté mon pantalon que tu es déjà enceinte ! " . Et voilà , encore une culpabilité pour toi petite Anna . Alors Anna , dont la santé est vacillante , se hâte de porter des lessiveuses pleines , de marcher jusqu' à épuisement , car elle sait que " ça ne tient pas longtemps accroché " à ce rythme .
Jusqu' au jour où Jean la trompe ouvertement avec une maîtresse de longue durée , de l' age de Jeanne , avec laquelle il aura une fille . De toutes facons Jean la trompe tant qu' Anna fait lit à part depuis ses trente ans .
Plus jamais elle ne sera heureuse , mais jusqu' à la fin de sa vie elle regardera Jean à la dérobée avec des yeux pleins d' amour . Jamais je ne l' ai entendue se plaindre de lui , et même au contraire , elle le défendait .
- Tu sais , il y en avait un qui voulait m' épouser à Marseille , quand ton grand-père me délaissait . Et il était gentil , mais gentil ! Lui il m' aurait chouchoutée je crois . Mais il n' y avait rien à faire , je ne l' aimais pas , je ne voyais que ton grand-père .
Et la petite-fille comprend mamie : elle est faite de la même pâte , et elle s' en rendra compte , plus tard : la beauté physique les fait craquer .
Anna s' est consolée en reportant toute son affection sur Germaine , maman , sa petite dernière , qui ressemble à Jean comme deux gouttes d' eau , mais qui est si douce , si gentille , si caline ! et aussi sur son fils Jean , qui a failli mourir bébé , déjà asthmatique . Le premier médecin appelé a dit " il n' y a rien à faire " et il est reparti . Anna ne voulait pas entendre ça ; elle a fait venir un second médecin qui a dit aussi " il n' y a rien à faire " mais a ajouté " je vais quand même tenter un ballon d' oxygène " . Et le petit Jean a vécu , il vit toujours . Et Jeanne ? Jeanne est du côté de son père . Jeanne se sent mal aimée d' Anna . Qui saura jamais comment ça a commencé ? C' est pourtant Jeanne qui s' est battue avec la maîtresse de son père .
Se sentir mal aimé est une chose terrible . Même longtemps après la mort de Jean et Anna , Jeanne en souffre encore . Anna avait donné la bague de sa mère a sa petite - fille quand elle a eu dix ans . Jeanne a été jalouse de sa nièce . Des années après la mort d' Anna , Jean , et Germaine , quand plus personne n' était là pour la contredire , elle a dit à sa nièce que la bague n' était pas de la mère d' Anna , mais du gars de Marseille qui voulait épouser Anna . Et sa nièce a eu un gros chagrin , de voir et la souffrance de Jeanne , et qu' elle salissait mémoire et souvenirs . Car désormais le doute est là .
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fond et boutons JoelleBarn, d' après " le boulevard des Capucines " de Monet