Apollinaire ( 1880 - 1918 )

 

extraits de " Alcools "

mes préférés :

Mai

Nuit rhénane Automne

Automne malade

Les sapins

Le Pont Mirabeau

Mai

Le mai le joli mai en barque sur le Rhin

Des dames regardaient du haut de la montagne

Vous êtes si jolies mais la barque s' éloigne

Qui donc a fait pleurer les saules riverains

 

Or des vergers fleuris se figeaient en arrière

Les pétales tombés des cerisiers de mai

Sont les ongles de celle que j' ai tant aimée

Les pétales flétris sont comme ses paupières

 

Sur le chemin du bord du fleuve lentement

Un ours un singe un chien menés par des tziganes

Suivaient une roulotte traînée par un âne

Tandis que s' éloignait dans les vignes rhénanes

Sur un fifre lointain un air de régiment

 

Le mai le joli mai a paré les ruines

De lierre de vigne vierge et de rosiers

Le vent du Rhin secoue sur le bord les osiers

Et les roseaux jaseurs et les fleurs nues des vignes

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Nuit rhénane

Mon verre est plein d'un vin trembleur comme une flamme

Ecoutez la chanson lente d'un b' atelier

Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes

Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu' à leurs pieds

 

Debout chantez plus haut en dansant une ronde

Que je n' entende plus le chant du batelier

Et mettez près de moi toutes les filles blondes

Au regard immobile aux nattes repliées

 

Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent

Tout l' or des nuits tombe en tremblant s' y refléter

La voix chante toujours à en râle-mourir

Ces fées aux cheveux verts qui incantent l' été

 

Mon verre s' est brisé comme un éclat de rire

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Automne

Dans le brouillard s'en vont un paysan cagneux

Et son boeuf lentement dans le brouillard d' automne

Qui cache les hameaux pauvres et vergogneux

 

Et s' en allant là-bas le paysan chantonne

Une chanson d' amour et d' infidélité

Qui parle d' une bague et d' un coeur que l' on brise

 

Oh ! l' automne l' automne a fait mourir l' été

Dans le brouillard s' en vont deux silhouettes grises

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Automne malade

Automne malade et adoré

Tu mourras quand l' ouragan soufflera dans les roseraies

Quand il aura neigé

Dans les vergers

 

Pauvre automne

Meurs en blancheur et en richesse

De neige et de fruits mûrs

Au fond du ciel

Des éperviers planent

Sur les nixes nicettes aux cheveux verts et naines

Qui n' ont jamais aimé

 

Aux lisières lointaines

Les cerfs ont bramé

 

Et que j' aime ô saison que j' aime tes rumeurs

Les fruits tombant sans qu' on les cueille

Le vent et la forêt qui pleurent

Toutes leurs larmes en automne feuille à feuille

Les feuilles

Qu' on foule

Un train

Qui roule

La vie

 S' écoule

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Les sapins

Les sapins en bonnets pointus

De longues robes revêtus

Comme des astrologues

Saluent leurs frères abattus

Les bateaux qui sur le Rhin voguent

 

Dans les sept arts endoctrinés

Par les vieux sapins leurs aînés

Qui sont de grands poètes

Ils se savent prédestinés

A briller plus que des planètes

 

A briller doucement changés

En étoiles et enneigés

Aux Noëls bienheureuses

Fêtes des sapins ensongés

Aux longues branches langoureuses

 

Les sapins beaux musiciens

Chantent des noëls anciens

Au vent des soirs d' automne

Ou bien graves magiciens

Incantent le ciel quand il tonne

 

Des rangées de blancs chérubins

Remplacent l'hiver les sapins

Et balancent leurs ailes

L' été ce sont de grands rabbins

Ou bien de vieilles demoiselles

 

Sapins médecins divagants

Ils vont offrant leurs bons onguents

Quand la montagne accouche

De temps en temps sous l' ouragan

Un vieux sapin geint et se couche

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Le Pont Mirabeau

Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Et nos amours

Faut-il qu'il m'en souvienne

La joie venait toujours après la peine

 

Vienne la nuit sonne l' heure

Les jours s' en vont je demeure

 

Les mains dans les mains restons face à face

Tandis que sous

Le pont de nos bras passe

Des éternels regards l' onde si lasse

 

Vienne la nuit sonne l' heure

les jours s'en vont je demeure

 

L' amour s' en va comme cette eau courante

L' amour s' en va

Comme la vie est lente

Et comme l' Espérance est violente

 

Vienne la nuit sonne l' heure

Les jours s' en vont je demeure

 

Passent les jours et passent les semaines

Ni temps passé

Ni les amours reviennent

Sous le pont Mirabeau coule la Seine

 

Vienne la nuit sonne l' heure

Les jours s' en vont je demeure

 

haut de la page                                Apollinaire en 1917, après sa blessure à la tête