Baudelaire ( 1821 - 1867 )

 

Baudelaire  - Chateaubriand - Victor HUGO : l' homme et l' oeuvre   ;  Les contemplations  -  Lamartine

Mes poèmes préférés , extraits des " Fleurs du mal "

Le chat (XXXIV) -  Le chat ( LI ) -  Les chats Harmonie du soir  -  La musique

L' invitation au voyage  -  Paysage

Le chat ( XXXIV )

Viens , mon beau chat , sur mon coeur amoureux ;

Retiens les griffes de ta patte ,

Et laisses-moi plonger dans tes beaux yeux ,

Mêlés de métal et d' agate .

 

Lorsque mes doigts caressent à loisir

Ta tête et ton dos élastique ,

Et que ma main s' enivre du plaisir

De palper ton corps électrique ,

 

Je vois ma femme en esprit . Son regard ,

Comme le tien , aimable bête ,

Profond et froid , coupe et fend comme un dard ,

 

Et , des pieds jusques à la tête ,

Un air subtil , un dangereux parfum

Nagent autour de son corps brun .

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Le chat ( LI )

I

Dans ma cervelle se promène ,

Ainsi qu' en son appartement ,

Un beau chat , fort , doux et charmant ,

Quand il miaule , on l' entend à peine ,

 

Tant son timbre est tendre et discret ;

Mais que sa voix s' apaise ou gronde ,

Elle est toujours riche et profonde.

C'est là son charme et son secret .

 

Cette voix , qui perle et qui filtre

Dans mon fond le plus ténébreux ,

Me remplit comme un ver nombreux

Et me réjouit comme un philtre .

 

Elle endort les plus cruels maux

Et contient toutes les extases ;

Pour dire les plus longues phrases ,

Elle n'a pas besoin de mots .

 

Non , il n' est pas d' archet qui morde

Sur mon coeur , parfait instrument ,

Et fasse plus royalement

Chanter sa plus vibrante corde ,

 

Que ta voix , chat mystérieux ,

Chat séraphique , chat étrange ,

En qui tout est , comme en un ange ,

Aussi subtil qu' harmonieux !

 

II

 

De sa fourrure blonde et brune

Sort un parfum si doux , qu' un soir

J' en fus embaumé , pour l' avoir

Caressée une fois , rien qu' une .

 

C'est l'esprit familier du lieu ;

Il juge , il préside , il inspire

Toutes choses dans son empire ;

Peut-être est-il fée , est-il dieu ?

 

Quand mes yeux , vers ce chat que j'aime

Tirés comme par un aimant ,

Se retournent docilement

Et que je regarde en moi-même ,

 

Je vois avec étonnement

Le feu de ses prunelles pâles ,

Clairs fanaux , vivantes opales ,

Qui me contemplent fixement .

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Les chats

Les amoureux fervents et les savants austères

Aiment également , dans leur mûre saison ,

Les chats puissants et doux , orgueil de la maison ,

Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires .

 

Amis de la science et de la volupté ,

Ils cherchent le silence et l' horreur des ténèbres ;

L' Erèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres ,

S' ils pouvaient au servage incliner leur fierté .

 

Ils prennent en songeant les nobles attitudes

Des grands sphinx allongés au fond des solitudes ,

Qui semblent s'endormir dans un rêve sans fin ;

 

Leurs reins féconds sont pleins d' étincelles magiques ,

Et des parcelles d' or , ainsi qu' un sable fin ,

Etoilent vaguement leurs prunelles mystiques .

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Harmonie du soir

Voici venir les temps où vibrant sur sa tige

Chaque fleur s'évapore ainsi qu' un encensoir ;

Les sons et les parfums tournent dans l' air du soir ;

Valse mélancolique et langoureux vertige !

 

Chaque fleur s' évapore ainsi qu' un encensoir ;

Le violon frémit comme un coeur qu' on afflige ;

Valse mélancolique et langoureux vertige !

Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir .

 

Le violon frémit comme un coeur qu' on afflige ,

Un coeur tendre , qui hait le néant vaste et noir !

Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ;

Le soleil s' est noyé dans son sang qui se fige .

 

Un coeur tendre , qui hait le néant vaste et noir ,

Du passé lumineux receuille tout vestige !

Le soleil s' est noyé dans son sang qui se fige ...

Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir !

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La musique

La musique souvent me prend comme une mer !

Vers ma pâle étoile ,

Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther ,

Je mets à la voile ;

 

La poitrine en avant et les poumons gonflés

Comme de la toile ,

J' escalade le dos des flots amoncelés

Que la nuit me voile ;

 

Je sens vibrer en moi toutes les passions

D' un vaisseau qui souffre ;

Le bon vent , la tempête et ses convulsions

 

Sur l' immense gouffre

Me bercent . D' autres fois , calme plat , grand miroir

De mon désespoir !

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L' invitation au voyage

Mon enfant , ma soeur ,

Songe à la douceur

D' aller là-bas vivre ensemble !

Aimer à loisir ,

Aimer et mourir

Au pays qui te ressemble !

Les soleils mouillés

De ces ciels brouillés

Pour mon esprit ont les charmes

Si mystérieux

De tes traîtres yeux,

Brillant à travers leurs larmes .

 

Là , tout n' est qu' ordre et beauté ,

Luxe , calme et volupté .

 

Des meubles luisants ,

Polis par les ans ,

Décoreraient notre chambre ;

Les plus rares fleurs

Mêlant leurs odeurs

Aux vagues senteurs de l'ambre ,

Les riches plafonds ,

Les miroirs profonds ,

La splendeur orientale ,

Tout y parlerait

A l' âme en secret

Sa douce langue natale .

 

Là , tout n' est qu' ordre et beauté ,

Luxe , calme et volupté .

 

Vois sur ces canaux

Dormir ces vaisseaux

Dont l' humeur est vagabonde ;

C' est pour assouvir

Ton moindre désir

Qu' ils viennent du bout du monde .

Les soleils couchants

Revêtent les champs ,

Les canaux , la ville entière ,

D' hyacinthe et d' or ;

Le monde s' endort

Dans une chaude lumière .

 

Là , tout n' est qu' ordre et beauté ,

Luxe , calme et volupté .

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Paysage

(extrait des tableaux parisiens )

 

Je veux , pour composer chastement mes églogues ,

Coucher auprès du ciel , comme les astrologues ,

Et , voisin des clochers , écouter en rêvant

Leurs hymnes solennels emportés par le vent .

Les deux mains au menton , du haut de ma mansarde ,

Je verrai l' atelier qui chante et qui bavarde ;

Les tuyaux , les clochers , ces mâts de la cité ,

Et les grands ciels qui font rêver d' éternité .

 

Il est doux , à travers les brumes , de voir naître

L' étoile dans l' azur , la lampe à la fenêtre ,

Les fleuves de charbon monter au firmament

Et la lune verser son pâle enchantement .

Je verrai les printemps , les étés , les automnes ;

Et quand viendra l'hiver aux neiges monotones ,

Je fermerai partout portières et volets

Pour bâtir dans la nuit mes féeriques palais .

Alors je rêverai des horizons bleuâtres ,

Des jardins , des jets d' eau pleurant dans les albâtres ,

Des baisers , des oiseaux chantant soir et matin ,

Et tout ce que l' Idylle a de plus enfantin .

L' Emeute , tempêtant vainement à ma vitre ,

Ne fera pas lever mon front de mon pupitre ;

Car je serai plongé dans cette volupté

D' évoquer le Printemps avec ma volonté ,

De tirer un soleil de mon coeur , et de faire

De mes pensers brûlants une tiède atmosphère .

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Baudelaire par Carjat , 1861