La cruauté

J' ai découvert très tôt la cruauté . J' avais passé ma prime enfance , fille unique , entre une mère et une grand-mère qui m' aimaient , ne voyant pratiquement aucun autre enfant . J' ignorais donc que la méchanceté existe , et encore moins comment m' en défendre . Mais j' y fus confrontée dès l' école maternelle . Cela a commencé avec mes goûters , qui finissaient dans la bouche des autres , naturellement . Puis il y avait une petite fille qui aimait commander ; elle décidait qui aurait ou non le droit de jouer , et dans les rondes , m' éliminait systématiquement . Je restais à regarder les autres faire leurs rondes sans moi , de l' extérieur . Bien sûr , je devais lui donner un grand sentiment de puissance , et elle devait en jouir ; mais comme j' ignorais aussi l' existence de ce sentiment-là , je pensais qu' elle ne m' aimait pas . Un jour j' arrivais à l' école avec une blessure au pied , du mercurochrome et le talon de mon espadrille baissé pour ne pas le salir . Je revois encore son regard , et l' éclat de malice qui y passa . Mais , naïve comme pas deux , je ne me méfiais pas . Lorsque je l' entendis dire " aujourd' hui toutes celles qui n' ont pas de chaussettes peuvent faire la ronde avec moi , je m' avançais vivement , avec un grand sourire , pensant " enfin ! " ; c' est alors qu' elle ajouta " non , pas toi , parce que ta chaussure est baissée " , avec un air de triomphe certain . Et je dus sortir des rangs , blessée , ne comprenant que trop tard qu' on n' attend rien de ces sortes de gens . J' ai aussi ce jour-là engrangé un souvenir qui plus tard me fit comprendre qu' il n' y a pas d' innocence enfantine , que l' on est , enfant , tel qu' on sera adulte , à moins que la vie nous change de force .

Plus tard , au lycée , nous voici dans une salle de sciences naturelles . Dans un bocal à peine assez grand pour elle , une grenouille ; et dans une cage , une chauve-souris , agrippée au toit , la tête en bas . J ' ai le coeur en miettes de voir le peu d' espace qu' elles ont , et leur solitude , et je commence à m' émerveiller devant la finesse des petits doigts de la chauve-souris quand soudain , d' autres enfants commencent à entourer les animaux , criant à qui mieux-mieux ; l' un d' eux commence à introduire une règle dans le bocal , affolant la grenouille qui n' a aucun endroit où se réfugier ; d' autres s' acharnent sur les petits doigts de la chauve-souris , à coup de règle aussi " pour la faire s' envoler " ! mais où pourrait-elle voler dans un espace si petit ? Moi je vois , et il me semble entendre la peur et la douleur de ces petites bêtes , et je crie " arrêtez ! vous ne voyez pas que vous leur faites peur ! vous leur faites mal ! " aussitôt j' ai vu trente têtes en colère tournées vers moi , et les cris étaient pour moi ! j' étais l' empêcheur de tourner en rond , celle qui met un frein à leur amusement ; j' ai compris qu' elles étaient parfaitement conscientes de ce qu' elles faisaient , mais le faisaient quand même , par jeu . Et sur les trente visages , pas un n' exprimait le regret , personne pour m' emboîter le pas . J' ai quand même gagné ce jour-là , car elles n' ont pas eu envie de continuer ; mais j' ai eu longtemps leurs regards haineux dans un coin de ma tête , un mystère encore aujourd' hui , car jamais je n ' ai compris qu' on ne soit pas sensible à la souffrance .

                                     © JoelleBarn , 11/10/2001 .

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