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Les Fabliaux . |
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Estula - Le lévrier et le serpent -
Ils sont de courts récits , formés d' octosyllabes ; nés dans le nord de la France ils sont de deux sortes :
fables au comique parfois grossier , ils dépeignent les moeurs des bourgeois et des paysans .
les contes moraux .
fable du XIIIe siècle : Estula .
vous noterez sous l' aspect comique , des préoccupations d' ordre social , déjà .
Il y avait jadis deux frères , sans conseil de père et de mère , et sans autre compagnie . Pauvreté fut bien leur amie , car elle fut souvent leur compagne . C' est la chose qui tracasse le plus ceux qu' elle assiège : il n' est pire maladie . Ensemble demeuraient les deux frères dont je vous conte l' histoire . Une nuit , ils furent en grande détresse , de soif , de faim et de froid : chacun de ces maux s' attache souvent à ceux que Pauvreté tient en son pouvoir . Ils se prirent à se demander comment ils pourraient se défendre contre Pauvreté qui les accable : souvent elle leur a fait éprouver de l' ennui .
Un homme connu pour sa richesse habitait tout près de leur maison : ils sont pauvres ; le riche est sot . En son jardin il a des choux et à l' étable des brebis . Tous deux se dirigent de ce côté . Pauvreté rend fous bien des hommes : l' un prend un sac à son cou , l' autre un couteau à la main ; tous deux se sont mis en route . L' un entre dans le jardin , promptement , et ne s' attarde guère : il coupe des choux à travers le jardin . L' autre se dirige vers le bercail pour ouvrir la porte : il fait si bien qu' il l' ouvre . Il lui semble que l' affaire va bien . Il tâte le mouton le plus gras .
Mais on était encore debout dans la maison : on entendit la porte du bercail quand il l' ouvrit . Le prud' homme ( bourgeois ) appela son fils : " Va voir , dit-il , au jardin , s' il n' y a rien d' inquiétant ; appelle le chien de garde ." Le chien s' appelait Estula : heureusement pour les deux frères , cette nuit-là il n' était pas dans la cour . Le garçon était aux écoutes . Il ouvre la porte qui donne sur la cour et crie : "Estula ! Estula !" Et l' autre , du bercail , répondit : " oui , certainement , je suis ici." Il faisait très obscur , très noir , si bien que le garçon ne put apercevoir celui qui lui avait répondu . En son coeur , il crut , très réellement , que c' était le chien .
Sans plus attendre , il revint tout droit à la maison ; il eut grand peur en y rentrant : " Qu' as-tu , beau fils ?" lui dit son père . - " Sire , foi que je dois à ma mère , Estula vient de me parler ? - Qui ? notre chien ? - Oui , par ma foi ; si vous ne voulez m' en croire , appelez-le à l' instant , et vous l' entendrez parler ." Le prud' homme d' accourir pour voir cette merveille ; il entre dans la cour et appelle Estula , son chien . Et le voleur , qui ne se doutait de rien , lui dit : " Mais oui , je suis là !" Le prud' homme s' en émerveille : " Par tous les saints et par toutes les saintes ! mon fils , j' ai entendu bien des merveilles , mais jamais une pareille ! Va vite , conte ces miracles au prêtre , ramène-le , et dis-lui d' apporter l' étole et l' eau bénite ."
Le garçon , au plus vite , se hâte et arrive au presbytère . Il ne traîna guère à l' entrée et vint au prêtre , vivement : " Sire , dit-il , venez à la maison ouÏr de grandes merveilles : jamais vous n' en avez entendu de pareilles . Prenez l' étole à votre cou ." Le prêtre dit : " Tu es complètement fou de vouloir me faire sortir à cette heure : je suis nu-pieds , je n' y pourrais aller ." L' autre lui répond aussitôt : " Vous le ferez : je vous porterai ." Le prêtre a pris son étole et monte , sans plus de paroles , sur les épaules du jeune homme , qui reprend son chemin .
Arrivé à sa maison , et voulant couper court , le garçon descend , tout droit , le sentier par où étaient descendus les deux voleurs qui cherchaient leur nourriture . Celui qui cueillait les choux vit le prêtre , tout blanc , et crut que son compagnon lui apportait quelque butin . Il lui demanda , plein de joie : " Apportes-tu quelque chose ? - Ma foi , oui" , fait le garçon , croyant que c' était son père qui lui avait parlé . - " Vite ! dit l' autre , jette-le bas ; mon couteau est bien aiguisé ; je l' ai fait repasser hier à la forge ; je m' en vais lui couper la gorge ."
Quand le prêtre l' entendit , il crut qu' on l' avait trahi : il saute à terre , et s' enfuit , tout éperdu . Mais son surplis s' accrocha à un pieu et y resta , car il n' osa pas s' arrêter pour l' en décrocher . Celui qui avait cueilli les choux ne fut pas moins ébahi que celui qui s' enfuyait à cause de lui : il ne savait pas ce qu' il y avait . Toutefois , il va prendre la chose blanche qu' il voit pendre au pieu et s' aperçoit que c' est un surplis . A ce moment son frère sortit du bercail avec un mouton et appela son compagnon qui avait son sac plein de choux : tous deux ont les épaules bien chargées . Sans faire plus long conte , ils se mirent en route vers leur maison qui était tout près . Alors , il montra son butin , celui qui avait gagné le surplis . Ils ont bien plaisanté et bien ri , car le rire , alors , leur fut rendu , qui jusque là leur était défendu .
En peu de temps Dieu travaille : tel rit le matin qui le soir pleure , et tel est le soir courroucé qui , le matin , était joyeux et gai .
extrait des Sept Sages , roman en prose du XVe siècle , inspiré par un conte indien : Sindibad .
"Au jour et à l' heure fixés , le chevalier se rendit au tournoi , ainsi que la dame , sa femme , et ses chambrières . Quand les nourrices de l' enfant virent que chacun y allait , elles y vinrent comme les autres . Elles laissèrent le jeune enfant du chevalier dans sa couchette , dans une salle où le lévrier était allongé , et le faucon sur son perchoir . En un trou de ce château , il y avait un serpent caché , ignoré de tous . Quand il sentit qu' il n' y avait personne dans la demeure , il mit la tête hors de son trou et , ne voyant que l' enfant couché sans son berceau , il vint vers lui pour le tuer . Le faucon le vit le premier et regarda le lévrier qui dormait . Alors , de ses ailes , il fit un si grand bruit qu' il le réveilla , pour qu' il défendît l' enfant . Le lévrier , au bruit des ailes du faucon , s' éveilla , et quand il vit le serpent près de l' enfant , il vint à lui . Tous deux se mirent à combattre si ardemment que le lévrier fut blessé grièvement : il perdit tant de sang que le sol autour de la couchette de l' enfant , en était tout couvert . Quand le lévrier se sentit ainsi blessé , il vint donner si impétueusement contre le serpent que le berceau de l' enfant en fut renversé , sens dessus dessous . Or , ce berceau était si élevé , de quatre bons pieds , que le visage de l' enfant ne fut point blessé et ne toucha point à terre . Finalement , dans la bataille , le lévrier eut le dessus , car le serpent resta mort et occis . Alors , le lévrier se retira , au pied du mur , pour lécher ses plaies .
Peu après , le tournoi prit fin et les nourrices revinrent les premières au château . Tout à coup , elles virent une grande mare de sang à l' endroit où était l' enfant , la couche renversée , puis le lévrier ensanglanté . Aussitôt , de se dire que le lévrier avait occis l' enfant , sans remarquer l' enfant qui était renversé ni ce qu' il était advenu . Elles s' écrient : " Allons-nous-en ; fuyons ! de crainte que le seigneur ne nous fasse périr comme coupables de la mort de son enfant ." Et ainsi tout égarées , elles se mirent à fuir .
Dans leur fuite , criant comme des désespérées , elles rencontrent la dame , la mère de l' enfant , qui leur dit : " Pourquoi ces cris et ces lamentations ? " Les nourrices dirent , en grands pleurs : " Ah ! madame , quel malheur pour vous et pour nous ! Vous savez , le lévrier que notre maître , votre mari , aime tant ? Il a dévoré votre fils , il est couché , au pied du mur , tout plein de sang . " Aussitôt , la dame , comme égarée et hors d' elle-même , tomba à terre et , en grands pleurs , tout en larmes , elle gémit : " Hélas ! hélas ! malheureuse que je suis , que dois-je faire ? Me voilà privée du seul fils que j' avais ! "
Le seigneur arrive du tournoi et , entendant ainsi crier sa femme , voulut promptement savoir ce qu' il y avait , et pourquoi elle se lamentait . Elle lui dit : " Mon seigneur , quel grand malheur ! votre lévrier , que vous aimez tant , a tué votre seul fils : rassasié du sang de votre enfant , il est couché là , près de la muraille ." Le chevalier , tout ému de cette affaire , se précipita dans la salle , et le lévrier , comme à son habitude se dressa vers son maître et lui fit fête , comme s' il voulait le saluer . Le chevalier tire son épée et , d' un coup , lui tranche la tête . Puis il remit la couchette de l' enfant comme elle devait être et le trouva sain et sans blessure . Alors il vit le serpent tué et comprit , à des indices certains , que le lévrier l' avait mis à mort en défendant l' enfant . Quand il vit son lévrier mort , se déchirant la face et les cheveux , à grands cris , à grandes lamentations , il s' exclama : " Hélas ! hélas ! quel malheur ! pour une parole de ma femme j' ai tué mon lévier , qui était si bon ! Il a sauvé la vie de mon enfant ; il a tué le serpent ! malheureux que je suis ! je veux me détruire ! " Il prit une lance , de désespoir , et la brisa en trois morceaux ; puis il s' en alla en Terre Sainte , où tous les jours de sa vie , il fit pénitence , en lamentations , en grands pleurs . "