Je ne suis plus fille unique

Un jour maman me demande : " aimerais-tu avoir un petit frère ? " J' ai six ans , j' ai évolué entre maman et ma grand-mère que j' ai pour moi seule ; ma découverte du monde des enfants à l' école est synonyme de la découverte de la méchanceté ; les garçons , ça évoque pour moi le fils de l' épicière du bas de l' immeuble , qui me fait peur ; alors la réponse est " Non ! "

Maman est bien avancée ! elle va donc me préparer petit à petit . Vient le jour où mon père et moi allons à la clinique où maman doit accoucher pour retenir la place ; on m' a dit qu' on allait la-bas pour commander le petit frère . Après une conversation dans ce sens entre mon père et la sage-femme qui me sourit , nous partons . " Papa dis-je , il faut qu' on y retourne -Pourquoi ? - on a oublié de dire à la dame que maman veut qu' il ait les yeux bleus ".

Plus tard j' ai vu le ventre de maman grossir et je l' ai interrogée ; elle m' a avoué la vérité ; j' ai été vexée qu' on m' ait dit des sornettes avant sous prétexte que " j' étais trop petite pour comprendre " .

A ce moment mes parents ont vendu leur voiture . Nous n' en avons eu que deux en tout pendant toute ma jeunesse . C' est encore un produit de luxe à cette époque . Ils me disent qu' ils ont besoin de sous pour le petit frère ! erreur à ne pas faire ! car voilà que ces promenades à la campagne du dimanche que j' aimais , je vais devoir y renoncer " à cause de lui " déjà que je n' avais pas envie d' un frère ...

Au moment de la naissance , je suis emmenée chez ma grand-mère maternelle . La première image que j' ai de mon frère date du jour ou maman rentre à la maison avec lui . Elle l' a allongé sur la table pour le langer , et voilà qu' il se met à faire pipi : un jet qui nous projette au mur du fond pour nous protéger , maman qui s' étonne de la puissance de ce jet chez un si petit bébé , et papa qui rit devant l' air effaré de maman . Et moi je me demande pourquoi il est si bizarrement fait .

Bientôt je vais m' apercevoir que ce petit bébé bouleverse ma vie bien plus que je n' aurais pu l' imaginer . Nous habitons toujours au cinquième étage , sans ascenseur ; le landeau est trop lourd pour que maman le descende seule . Désormais , non seulement elle ne m' emmènera plus jamais au marché avec elle , mais elle m' explique que c' est parce que je dois le garder ; elle me dit quoi faire s' il pleure , en dernier recours le changer car il est peut-être mouillé . A peine maman partie , il se met à pleurer et rien n' y fait pour le distraire . Alors je me mets en devoir de le langer , sur le lit de maman , et il est lourd ( plus de quatre kilos à la naissance ) et il gesticule , et je ne sais comment le maintenir sur le dos tranquille , et pour finir , je ne sais comment , il glisse entre lit et armoire ! heureusement l' espace restreint l' empêche de tomber par terre , et ouf maman rentre à ce moment pour mon plus grand soulagement ; mais que je suis penaude !!!!!

                                       © JoelleBarn , 01/11/2001 .

graphismes JoelleBarn , image de Jim Daly " the big moment " .