Le  jardin secret de la petite enfance

Les adultes ne peuvent imaginer ce qui marque si fort l' esprit d' un enfant qu' il s' en souviendra toute sa vie , tant il est vrai que l' enfant focalise sur de toutes petites choses . Pour peu qu' il ne s' exprime pas , par timidité ou sous l' effet d' une éducation trop rigide , jamais les adultes ne sauront ce qui trotte dans la tête de leur petit .

Dans la tête d' un enfant , il y a des rêves , des peurs , des envies , des questions .

Mes envies étaient souvent des jouets , et j' en parlais peu car on ne me demandait pas ce que j' aimais .Pour Noël j' avais droit à des poupées qui ne m' intéressaient pas , ou de ces trucs pour filles que je trouvais idiots et dont je ne savais quoi faire ( dinettes par exemple ) . Par contre vers huit ans , grâce à un déménagement en zone périphérique , où l' espace permettait de jouer dehors , j' ai eu des copains garçons , avec lesquels je m' entendais bien mieux qu' avec les filles : d' abord elles étaient chipies , eux non ; ensuite ils avaient des jeux comme je les aimais . Avec eux j' ai joué aux cows-boys et aux indiens , construit des tipis en branches recouverts d' une couverture , je me suis cachée dessous pour observer dehors par un trou , j' ai fabriqué et fumé une cigarette immonde d' herbe verte roulée dans du papier journal qui m' a asphyxiée ! Des amis de mes parents avaient un fils plus âgé que moi , Gérard , qui me prêtait ses petites autos quand j' allais chez eux ; je le trouvais si gentil ! j' étais pleine de reconnaissance pour lui car j' adorais les petites autos et je rêvais d' en avoir une . Je ne l' ai jamais eue , pas plus que le train électrique ou le cheval à bascule . Une fois adulte j' ai eu plusieurs voitures , j' ai pris le vrai train , je suis même montée sur le dos d' un vrai cheval , et pourtant rien de tout ça n' a diminué la sensation de frustration de mon enfance , pas même la traction avant noire que j' ai achetée en maquette pour la construire ; c' est que ces frustrations sont tenaces !!!

Sur le chemin que maman et moi prenions pour aller chez ma grand-mère il y avait deux magasins de jouets . Devant l' un d' eux , un chien muni d' une laisse métallique : tous les enfants la tiraient en passant car cela faisait remuer sa mandibule et le faisait grogner ; il n' était pas en vente . Devant l' autre magasin , sur le trottoir , il y avait des autos à pédales et un scooter à pédales gris comme les vrais de l' époque . Ce que j' ai pu le désirer ! mais je savais bien que c' était trop cher pour nous ... En revanche , j' en vis un autre dans une vitrine , minuscule , et celui-là a été des rares , très rares choses que j' ai demandées ; mon père ne voulait pas me l' acheter , mais j' ai tant insisté que je l' ai eu . Il tenait dans le creux de ma main , je l' emmenais partout , sur les quais de l' isère je le faisais rouler , mais la digue étant en pierre un peu rêche , le petit fil métallique lui servant de béquille fut arraché . Il a fallu que je supplie mon père assez longtemps pour qu' il finisse par remettre un bout de fil de fer de rien du tout , et la mauvaise grâce qu' il mit à faire cette réparation me laissa un goût amer . J' ai toujours ce petit scooter , j' y tiens énormément .

A l'école , une petite fille avait un taille crayon en forme de Mickey , et j' en demandais un , non pas pour le taille-crayon mais pour Mickey ; mon père me donna un de ces taille-crayons en métal gris et froid en m' expliquant qu' il était plus fonctionnel , puisqu' il taillait aussi bien les gros que les petits crayons . J' ai dû me retenir très fort pour ne pas pleurer .

Un jour où nous nous promenions nous vîmes un magasin de souvenirs , et on regardait la vitrine ; je vis une minuscule souris blanche de trois ou quatre centimètres avec des yeux en verre rouge et tombais en ravissement . Je rêvais de la caresser . Bien sûr mon père voulut que je choisisse autre chose , mais pas cette souris . Pourtant je ne voyais qu' elle . A force d' insister je l' ai eue , mais il y mettait tant de mauvaise grâce que le bonheur d' avoir l' objet en était gâché , et après cela je ne demandais plus rien sauf une fois : lorsque j ai passé mon BEPC , maman m' a dit " si tu le réussis , tu auras le cadeau que tu veux , pourvu que ce ne soit pas trop cher " . J' avais au coeur le souvenir des chats de ma grand-mère . Depuis qu' elle utilisait des graines empoisonnées contre les souris , elle n' avait plus de chat . Ceux-ci me manquaient beaucoup . Je demandais donc un chat , sachant que mes parents n' en voulaient pas , mais sachant aussi que la parole donnée était sacrée chez nous . C' était un peu traître de ma part , et je m' en suis mordue les doigts . J' ai eu ce chaton , mais deux mois après mes parents l' ont fait piquer , sous prétexte qu' il avait des vers et se frottait le derrière partout , et que les traitements ne marchaient pas . Jamais plus je n' ai demandé quoi que ce soit .

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Au chapitre des peurs , j' ai déjà parlé des serpents dans " Le marché " . Mes autres peurs étaient presque toutes liées à l' école . D' abord le bonnet d' âne dont on coiffait les enfants qui travaillaient mal pour les envoyer au piquet ; il me paraissait infamant . Heureusement je travaillais bien et je n' eus jamais à le porter .

Lorsque les enfants arrivaient en retard , une institutrice mettait sa chaise au milieu de l' estrade , l' enfant à plat ventre sur ses genoux et déculotté , et elle le frappait sur ses fesses nues devant toute la classe en comptant les coups . Pourtant nous étions à un âge où nos parents nous emmenaient à l' école , d'autant que l' école était en plein centre ville , sur un cours assez circulant ; nous ne choisissions donc pas d' être emmenés en retard ou pas . Encore une chose qui me fut épargnée , mais qui m' a laissée dans la peur longtemps , peur de l' humiliation d' autant plus vive qu' à la maison on était pudiques . aujourd' hui je pense que cette institutrice était sadique , et je ne comprends pas comment les parents laissaient faire sans protester .

Lorsque vint le moment d' apprendre à compter , on nous dit de demander à nos parents des allumettes qui serviraient de bûchettes . Je le dis à maman , mais elle oublia de m' en donner ; je me retrouvais face au mur , les mains sur la tête , pendant toute la durée du cours ; j' avais l' impression que si je ne pouvais suivre ce cours je ne saurais jamais compter , et que je ne comprendrais pas la suite non plus ; je me sentais angoissée à cette idée , de sorte que je passais mon temps à me retourner pour lire ce que l' institutrice écrivait au tableau , me faisant disputer et remettre face au mur en permanence !

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J' ai peu été punie à la maison , étant une petite fille calme , qui dessine dans son coin ou lit . Pourtant , toute petite , j' ai reçu une claque à laquelle je n' ai rien compris sur le moment . J' avais du voir mon père en slip , car un jour que j' étais en culotte et maillot de corps , j' ai mis le maillot dans la culotte , et devant je l' ai roulé en boule pour faire une bosse ; puis , toute fière de moi , j' ai dit " regardes , je suis comme papa " et j' ai pris une claque ! En ce temps-là , on n' était pas seulement pudiques , mais aussi prudes et coincés !

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J' ai beaucoup rêvé avec les livres . J' avais très peu de livres en images , mais l' un d' eux me faisait rêver plus que les autres . C' était une histoire , je crois , avec le personnage woody wood picker ( je ne sais pas comment ça s' écrit ) et ça se passait au Cambodge ; il y avait plein d' images de ces temples envahis de lianes ; que j' ai pu m' y promener en pensée ! mais voilà ! mon père avait décrété que les bandes dessinées empêchaient les enfants d' aimer lire ; aussi il m' a mise en demeure de me débarrasser de celles-ci . Le chagrin que j' ai eu de jeter ce livre a été si grand , qu' à l' âge adulte j' ai harpenté les bouquinistes pour le retrouver ... sans succès .

Par contre j' ai eu la joie de me procurer des films vus à l' école : l' histoire d' un petit garçon avec un ballon rouge , l' histoire d' un ours qui parle dans un zoo , joue aux cartes avec le gardien , et part en voyage à la fin du film . De même j' ai acheté " Pierre et le loup " que j' ai tant aimé . Je suis très nostalgique de tout ce qui touche à ma toute petite enfance .

A l' école j' ai vu un film dont j' ai tout oublié sauf une image qui m' a marquée à vie : un petit garçon est sur un toit à deux pentes et tient par le bout des pattes son ours en peluche qui lui est sur l' autre versant . Mais la fatigue de lutter pour ne pas tomber , ou je ne sais quoi d' autre , fait que l' enfant lâche l' ours et chacun des deux glisse sur sa pente . Cette image m' a bouleversée et j' en ai gardé toute ma vie la peur de la séparation de ceux que j' aime .

Mais le livre qui m' a fait le plus rêver , et que j' ai découvert beaucoup plus tard , est sans conteste " Le Petit Prince " de Saint-Exupéry . De celui-ci je dis volontiers qu' il est un livre de chevet , et que j' aurais aimé l' avoir écrit .

                                                 © JoelleBarn , 01/11/2001 .

graphismes JoelleBarn , image " Le jardin secret " de Marie-Saint Clair