La ferme

Mon grand-père maternel a des cousins en Savoie qui ont encore une ferme et , par un beau jour ensoleillé , mes parents m' y emmènent . Tout , absolument tout , est nouveau ou inconnu pour moi .

D' abord cette drôle de maison où on laisse la porte ouverte , la cuisine si sombre , le banc devant la porte , ou des vieux se chauffent au soleil .

Mais surtout les animaux .Un homme amène un cheval de trait boire au bassin . Je suis à côté de lui , et je lève les yeux vers son dos que je trouve immensément haut , d' ailleurs au-dessus de lui je ne vois que le ciel bleu de silence . On me propose de monter sur son dos , mais pas question , c' est bien trop haut là-haut !

A un moment , à force de regarder le ciel , je vois un espèce de pantin en métal dans un arbre ; le vent l' agite au soleil et il étincelle ; je suis presque effrayée . On tente vainement de m' expliquer qu' il s' agit d' un épouvantail pour effrayer les oiseaux , pour qu' ils ne viennent pas manger les semailles . C' est un jargon que je ne comprends pas bien ; pourquoi les oiseaux n' ont pas le droit de manger comme tout le monde ???

Un événement sympathique est l' arrivée en courant de la volaille autour d' une femme qui crie " petits .. petits " en jetant son grain en pluie autour d' elle . Je reste un grand moment à observer . Comme dans toutes les fermes de l' époque il y a de tout et en liberté : oies , dindons , poules , canards ... J' ai plaisir à les découvrir et à apprendre leurs noms .

Vient le grand moment : la visite de l' étable . Les vaches sont à ma gauche quand on entre et le milieu de l' allée est creusée d' une rigole où le purin coule en flot nauséabond . Je suis en sandalettes et chaussettes blanches , et l' on me dit de faire attention où je mets les pieds ; précaution superflue , je suis de ces petites filles qui arrangent les plis de leur jupe quand elles s' assoient , et je ne risque pas d' aller marcher n' importe où . Oui mais voilà , c' est sans compter sur un imprévu de taille : à peine j' ai fait quelques pas , une vache remue la queue juste près de ma tête ; je sursaute , fais un écart , et me retrouve le pied droit en plein dans la rigole ! haha ! On me sort , on me lave , et on m' affuble d' une grosse chaussette d' homme en laine tricotée maison , dont le talon m' arrive derrière le genou . Je m' examine ainsi accoutrée et ne suis pas très fière de mon apparence . Et puis j' ai assez eu d' émotions aujourd' hui ; je vais donc aller m' asseoir sur le banc près de la porte d' entrée .

Mais sous ce banc , arrivent quelques poussins , en quête de miettes . Ils sont mignons , ont l' air tout doux , et pour me consoler je me baisse pour en ramasser un et le caresser : eh bien ! je n' ai pas eu le temps de ce plaisir ! par contre j' ai appris ce que veut dire " mère-poule " : j' ai du tout lâcher et m' enfuir en criant sous l' effet de leur bec sur mes bras nus !

Que d' émotions ce jour-là , mais que de beaux souvenirs je vais ramener , belles images bien gardées dans un coin de ma tête , comme dans un album .

                                  © JoelleBarn , 07/11/2001 .

graphismes JoelleBarn , avec une image de Jim Daly " hitching up ".