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Leçon
de vie .
A
l' époque où je travaillais en réanimation , il était
arrivé là , et il était tétraplégique .
Rien
ne nous semblait plus terrible que la tétraplégie , qui ôte
tout à l' individu , ne lui laissant que les mouvements de la
tête , et la conscience . Terrible , cette image de l' âme
prise dans l' étau d' un corps immobile à vie , mettant dans
une dépendance totale , prison plus étroite que tout ce que l'
on peut imaginer , seule maladie refusant jusqu' au droit de
dire non . Et , sans la sensation d' un corps , comment l'
esprit arrive-t-il à sentir ? et quoi ? N ' est-il pas comme
retenu dans un espèce de no man ' s land par une ancre
invisible ? toutes ces questions nous revenaient en tête avec
leur cortège d' angoisses , chaque fois que nous devions aller
dans sa chambre , et de le voir tourner les pages de son livre ,
avec un crayon serré dans les dents nous donnait des envies de
pleurer . Cela allait jusqu' à une gêne à croiser son regard
. Nous ne nous attardions pas , ne sachant que lui dire et
redoutant ... on ne savait trop quoi .
Pourtant
je remarquais qu' il nous suivait des yeux et nous observait .
Un jour , ce fut lui qui me parla le premier . Il me dit avoir
remarqué notre gêne , et il l' avait si bien analysée , qu'
il me fit la description de tout ce qui se bousculait dans nos
têtes . Il me dit aussi des paroles propres à nous rassurer ,
renversant ainsi les rôles de façon aussi magistrale qu'
inattendue . En un instant il me confondit et m' inspira , outre
le soulagement , un respect mêlé d' admiration .
Dès
lors , chaque fois que j' avais un moment , j' allais m' asseoir
au bord de son lit , et je l' écoutais raconter sa vie .
Il
avait été un adolescent plein de vie et sportif . Un jour , à
treize ans , il avait plongé dans une rivière d' une falaise ,
mais sans voir sous l' eau un rocher sur lequel il s' était
brisé la nuque .
De
ce jour , il lui avait fallu renoncer à toutes les tentations
et promesses de la vie . Il avait passé des années en hôpital
, mais depuis peu il vivait avec une infirmière , ce qui l'
avait sorti de cet univers d' enfermement . Il parlait de ses
activités comme si de rien n' était , disant par exemple
" nous allons faire du ski " , et nous n' osions pas
demander quoi que ce soit , mais on restait perplexes , jusqu'
à ce qu' il précise que les autres étaient à ski et lui en
traîneau . Et ainsi pour tout . Il avait étudié l'
informatique et travaillait sur ordinateur , se servant d' un
crayon sur les touches . A force de l' entendre parler ainsi ,
de tout naturellement , on en arrivait presque à oublier sa
tétraplégie . Pour parler , il lui fallait du temps , car il
avait une trachéotomie et une canule qui ne lui permettait de
parler qu' à l' expiration , donc de façon hachée . Mais le
plus extraordinaire était sans contexte son amour de la vie ,
qu' il parle de la nature ou de n' importe quoi d' autre .
Comment
avait-il fait pour en arriver là ? au prix de quelles
rébellions ? de quelles batailles intérieures ? je ne le sais
. Mais je sais qu' il était devenu observateur et patient ,
psychologue et tolérant , doux et de compagnie merveilleuse .
Je me demande même s' il ne nous regardait pas comme des
handicapées de l' esprit , nous qui passions trop de temps à
agir pour en avoir assez pour penser . Jamais je n' oublierai cet homme , qui avait su me donner en un
quart d' heure , une leçon de courage , une leçon de
simplicité , une leçon de vie exemplaires .
© JoelleBarn
, 16/06/2001 .
fond
: JoelleBarn .

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