Le marché

Nous habitions à Grenoble , dans une petite rue derrière le cours Jean-Jaurès qui est le cours le plus long d' Europe . A cette époque la circulation était peu dense et le cours bien moins large . Les trottoirs qui séparent le cours de ses contre-allées étaient donc larges et accueillants et c' est là que s' étirait le marché , dans l' ombre frémissante des grands platanes .

Les paysans des environs venaient jusqu' en ville avec leur chargement dans de grands paniers à dos d' ânes qu' ils attachaient aux platanes , en arrière des étals . J' aimais les observer .  Ils avaient parfois pendu au museau un sac allongé plein de nourriture qu' ils mâchaient nonchalamment .

J' adorais y venir avec maman , j' adorais cette ambiance chaude , vivante , colorée . C' était une occasion de promenade tranquille , au milieu des fleurs et des rires . J' avais mon panier en osier miniature ou elle mettait un peu de ce qu' elle achetait , pourvu que ce ne soit pas trop fragile : pomme de terre , salade , pomme . C' était un rituel à ne pas manquer . Les paysans enfournaient dans le filet de maman abondance de salade pour quelques sous ( on employait encore ce mot ) , qu' ils avaient pesée au moyen de ces vieilles balances manuelles , panier unique au bout de chaînettes fixées à l' extrémité d' une tige graduée et poids coulissant sur celle-ci .

Il y avait sur ce marché un vendeur noir qui ne vendait que de l' aïl . Comme nous n' en faisions pas une grosse consommation nous-même , je me figurais que c' était pareil pour les autres et que ce pauvre homme ne devait rien vendre , d' autant que son étalage n' avait pas une grande affluence , lui-même avait l' air bien solitaire , et cela m' attristait . Je me disais qu' il devait être pauvre à ne vendre que de l' aïl . Chaque fois que je passais devant lui je regardais son étalage , avec l' espoir de le voir se vider .  

Il y avait aussi un montreur de serpents , à un croisement , bien en vue , impossible à éviter . Celui-là me donnait des peurs terribles . Les serpents étaient dans un vivarium , et il gagnait sa vie en persuadant les gens de payer pour en manipuler un , voire s' en faire mettre un autour du cou . Il prétendait que cela ôtait la peur des serpents aux enfants , et je me souviens avoir vue une copine de classe à qui on mettait un serpent autour du cou , qui rentrait la tête dans le cou avec l' air terrorisée . Moi je n' en menais pas large , je redoutais à chaque fois que l' idée prenne à maman d' en faire autant . Heureusement je crois que sa peur des serpents était encore pire que la mienne , aussi j' ai été épargnée . Mais j' en garde un souvenir si fort , que je pourrais encore dire où était son emplacement .

Au retour du marché on s' arrêtait à l' épicerie au bas de notre immeuble , et on achetait le lait que l' épicière mettait dans le bidon en aluminium de maman . J' avais bien sur , mon bidon miniature , mais pour le lait on faisait juste semblant d' en mettre dedans , car il ne fallait pas le gâcher . J' étais d' une timidité maladive , et je redoutais le moment où maman me disait de dire bonjour à l' épicière ; invariablement je me cachais derrière la large jupe froncée de maman , je n' en sortais que de mauvaise grâce , et je me faisais reprocher à chaque fois de tendre la main gauche .

L'  épicière avait pour fils un méchant garnement qui , ayant vu ma timidité , prenait un malin plaisir à se précipiter dans l' allée de l' immeuble pour me barrer le passage lorsque je sortais seule , plus grande . Aussi , je n' abordais les dernières marches que dans le plus grand silence , comme si je marchais sur des oeufs , pour tenter de l' éviter .

                                                                             © JoelleBarn ,17/10/2001 .

graphiques JoelleBarn , image : " la foire de Dieppe " de Pissaro