La main gauche attachée

Ah ! l' école ! que de souvenirs !

Le tout premier jour par exemple , celui où l' on est séparée de maman pour la première fois de sa vie : quelle épreuve ! si en plus on n' a pas été habituée à la présence d' autres enfants , se voir soudain au milieu de trente autres est très effrayant !

Donc le premier jour , la maîtresse nous avait donné des jouets pour que cela se passe mieux . J' avais choisi un gros ours en peluche . Mais alors que les autres enfants jouaient , moi j' ai mis l' ours par terre sous mon bureau , et les pieds dessus : j' avais peur qu' on me le prenne ! Le deuxième jour , arrivée devant l' école je voulais faire demi-tour ; après , l' école est devenu le lieu où je me suis le mieux épanouie .

Bien sur il y a eu des moments difficiles , comme ceux racontés dans " la cruauté " . J' ai éprouvé ce terrible sentiment d' être mal-aimée même de la part de l' institutrice . Ainsi le jour où l' on pratiquait un jeu , sorte d' histoire mimée ; on formait une tour avec nos corps et dedans ( au milieu ) , accroupie , l' une de nous était la princesse à délivrer . Chacune était la princesse à tout de rôle , mais moi , elle ne voulait jamais . Une fois je réussis à m' accroupir à son insu ; mais lorsque les autres s' écartèrent , au moment de la délivrance de la princesse , elle me vit et dit " ah , c' est toi " avec un air de déception ou de dégoût , je ne sais , mais qui m' ôta toute la joie que j' avais eu à jouer ce rôle .

Un épisode peu reluisant m' a marquée au fer rouge : j' étais d' une timidité maladive . Une récréation je me tordais le ventre , les yeux fixés sur les toilettes dans le préau . Mais les institutrices interdisaient l' accès au préau pendant la récréation ! comment faire ? Et bien je ne sais comment c' est arrivé ; ma mémoire occulte cet instant . Mais je me retrouve l' instant d' après aux prises avec une dame qui me nettoie les fesses en me faisant honte . elles ont appelé maman qui est venue l' air très contrariée avec une culotte propre . Tout ceci s' est passé à l' école maternelle .

C' est aussi à l' école maternelle qu' on apprenait à écrire à cette époque . On utilisait la méthode classique du b-a-ba . On faisait de longues lignes de chaque lettre sous ses quatre formes . Parvenus au " z " , on commençait l' étude des phonèmes , puis des syllabes . A la fin de cela on pouvait tout lire et écrire et on avait une orthographe bien meilleure que tous ceux qui , par la suite , ont appris avec la méthode globale . Dommage que personne ne veuille y revenir !

Le problème à l' époque , est qu' on n' acceptait pas que des enfants soient gauchers . Les bureaux étaient face à face deux par deux . L' institutrice croyant que j' imitais le petit garçon en face de moi , me fit lever et me traîna derrière lui pour me montrer qu' une fois là mon porte-plume n' était pas dans la même main que lui . Je me souviens parfaitement du coup que prit ma fierté ce jour-là ; je pensais " pourquoi elle dit que j' imite le petit garçon ? pourquoi ça ne serait pas le petit garçon qui m' imite moi ? " C' est dire qu' à cinq ans un enfant est déjà très fier et qu' on peut facilement le blesser dans son orgueil ! Pourquoi ne s' est-elle pas informée de ce que je faisais à la maison ? il était pourtant simple de demander à maman de quelle main je tenais ma fourchette ou mon crayon pour dessiner ! Quoi qu' il en soit , je me suis retrouvée avec le bras gauche attaché au dossier de ma chaise pour me forcer à écrire de la main droite , de sorte qu' aujourd' hui je fais tout de la main gauche sauf écrire . C' est à cette époque que j' ai commencé à bégayer , moi qui avait parlé si précocement et si bien que c' était un sujet de fierté pour maman . Et ce bégaiement me revient parfois , sous l' effet du stress ou face à des gens narquois par exemple . J' ai aussi longtemps écrit certaines lettres à l' envers , comme les "p" ou les "q" .

Autre mauvais souvenir : les " s" ! il fallait les fermer et je les laissais ouverts ; pendant les dictées , l' institutrice passait dans les rangs et voyant mes " s" ouverts , me faisait les fermer tous , pendant que la dictée continuait ; après quoi j' étais perdue .

Heureusement il y a aussi des souvenirs plus gratifiants . Quand , au tableau , l' institutrice me disait d' écrire un mot , et qu' elle ajoutait " pour toi on va choisir un mot difficile : milieu " . J' étais très fière de paraître capable de choses plus difficiles que les autres .

J' ai toujours aimé apprendre , et cela m' a beaucoup aidée tout au long de ma vie ; aidée à traverser mon adolescence sinistre ; aidée à trouver la vie belle malgré tout ce qui ne l' est pas .

                                                © JoelleBarn , 26/10/2001 .