Maman .

 

 

Vous ai-je jamais dit quelle mère merveilleuse j' avais ?

Imaginez l' être le plus doux , le plus souriant , le plus maternel qui ait jamais existé . Ajoutez-lui une jolie voix , et elle aimait chanter ! ajoutez encore une part de naïveté dans les yeux qu' elle levait , timide et interrogative ; ajoutez enfin une immense capacité à l' émerveillement , qu' elle parle de Dieu ou de jardins , avec des sourires d' ange ! et puis , et puis , et puis ce coeur trop gros qui la fit se consacrer à son entourage jusqu' au sacrifice d' elle-même .

Imaginez l' esprit fin et délicat , toujours à l' écoute , essayant toujours de comprendre les autres , les excusant toujours , ne critiquant jamais personne , le ton de confidence installé entre elle et ses trois enfants.

On croit que ce bonheur est normal , fait pour durer . On prend son temps .

Et la maladie tombe , et comme un couperet , le diagnostic tombe aussi : " lymphome malin de forme galopante ; il n' y a rien à faire " .

Dès lors on vit comme dans l' irréalité . Ce pauvre corps amaigri , déjà aux prises avec les escarres au bout d' un mois , et si affaibli que le poids des couvertures sur les jambes l' empêche de remuer , est-ce possible ?

Ces hémorragies qui constellent son corps de taches bleues , malgré l' apport constant de plaquettes , est-ce possible ?

Mais elle , elle ne posera jamais de questions gênantes . Elle nous dit une fois , une seule , pour montrer qu' elle a deviné : " J' ai entendu les médecins ce matin parler entre eux . Je n' ai pas compris leurs mots   savants , mais j' ai compris une chose : si ce n' est pas Dieu qui me guérit , ce ne sont pas les médecins qui le feront ".

Le reste du temps , elle n' est que sourires , ne se plaint pas , s' inquiète des uns et des autres ; elle nous demande d' acheter à sa place le cadeau pour une petite fille , car Noël est dans un mois . Et elle nous répète sans cesse : " aimez-vous bien , aimez-vous bien " .

Les médecins ont tenté sans résultat une ablation de la rate , une séance de chimiothérapie qu' elle n' a pas supportée . Ils ont arrêté les transfusions de plaquettes : son corps les détruit au fur et à mesure qu' elle les reçoit . Résultat : elle fait , à la fin du deuxième mois , une hémorragie méningée , un week-end ; elle respire très mal , en " tirant" , ses pieds et ses mains sont pleins d' oedèmes et ont doublé de volume , elle est dans le coma . Les médecins affirment qu' elle ne passera pas le week-end .

Le lundi , la revoilà , consciente et souriante , malgré l' angoisse où doit la plonger l' incapacité de parler qui va durer jusqu' au soir . Les médecins ne comprennent pas . Le lendemain elle nous confie que , pendant ce temps ou nous la voyions dans le coma , " elle avait prié Dieu très fort , en lui demandant de la laisser encore un peu avec nous , car on avait toujours besoin d' elle " , ce qui était vrai : deux mois c' est bien court pour renoncer à un être qui nous est si cher , et qui était encore debout deux mois avant .

Elle n' a plus de mémoire et doit me demander de lui rappeler les paroles de ses prières , elle qui les a dites toute sa vie .

On a eu un petit sursis avec elle , si court ! et puis elle est partie , trois jours avant Noël . Elle est partie comme elle a vécu , comme une sainte à mes yeux . Elle n' avait pas soixante ans .

Comment vous dire ce qu' ont été ensuite mes soirs , mes week-ends , quand le répit du travail libérait mon esprit ?

Comment vous dire la nuit qui s' est étendue , mes envies de hurler ! cette absence profonde comme un abîme .

Comment vous dire tout ce qui m' a traversé l' esprit de regrets , de remords : j' aurais dû mieux l' aimer ...  j' aurais dû m' occuper d' elle davantage ...j' aurais dû ...

Comme les gens sans foi doivent souffrir !

J' ai cette immense chance de savoir qu' elle est vivante . Je la vois tout le temps comme vers vingt-cinq ans , quand j' étais toute petite . Elle a toujours son merveilleux sourire .

                                   © JoelleBarn , 27/02/2000 .

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