Maman a eu une grande chance dans sa jeunesse : avoir un frère aîné , et pas trop d' écart d' âge entre eux .

Pendant la guerre ( elle a huit ans en 39 ) ils vont tous les deux , l' un tirant l' autre poussant une charrette sur les routes escarpées de montagne , jusque dans les fermes des environs , quémander en suppliant des patates au noir .

Adolescente , c' est grâce à lui qu' elle pourra , avec lui , aller dans une école de danse , où elle passera ses dimanches et où elle rencontrera mon père . J' ai fait ce background avec sa photo , un jour où elle était déguisée pour un quadrille .

Je souris quand elle me raconte que ma grand-mère , rencontrant mon père , lui fit jurer de respecter maman avant le mariage , avant de les autoriser à se voir seuls , à aller au cinéma ou en promenade . Pour maman le mariage apparaît comme le moyen de s' affranchir de son père . Elle hait les hommes qui boivent , et jusqu' à l' odeur du vin , pour avoir trop vu son père rentrer ivre . Elle s' est juré de ne pas épouser un buveur ; justement mon père boit de l' eau .

Il y a un hic : maman est croyante , mon père non . Elle exigera de lui qu' il accepte un mariage religieux , sans lequel elle ne se serait pas sentie mariée , et qu' il la laisse élever leurs futurs enfants dans la foi . Il acceptera , et tiendra sa promesse , et même l' emmènera en pèlerinage , de Lourdes à La Salette , d' Ars à ... partout où elle voudra . Les dimanches , il s' arrêtera dans tous les villages traversés , parce qu' elle tient à entrer dans toutes les églises inconnues , mais l' attendra toujours dans la voiture .

Ce qu' il ne dit pas , c' est qu' il va toute sa vie se moquer d' elle et de sa foi dont il fait une " affaire de bonnes femmes ", devant tous et devant les enfants , qui auront bien du mal à se situer entre les deux . De même , parce que le curé qui les a mariés a été penché sur l' autel pendant toute la cérémonie , il va sans cesse lui dire qu' il devait être ivre et que leur mariage religieux ne vaut rien , à quoi elle répond qu' il est méchant de se moquer d' un pauvre homme âgé et qui devait être souffrant , pendant qu' il s' étrangle de rire . Un jour il lui reproche ses statuettes jusque dans leur chambre , disant " si ça continue , je n' oserai même plus me déshabiller dans ma propre chambre " . Ce fut pour elle un fardeau qu' elle porta héroïquement , toujours fidèle à sa foi , et de plus en plus forte pour l' affirmer .

Elle me raconte qu' avant son premier pèlerinage à Lourdes elle n' osait pas trop parler de sa foi , craignant les moqueries . Après , elle aura honte d' avoir eu cette crainte , et son témoignage tant en paroles qu' en actes sera tel qu' elle deviendra pour toute la famille le symbole de la foi , presque une sainte . Que s' est-il passé ? quelque chose de très fort , et en même temps d' extrêmement difficile à expliquer avec de simples mots . Elle parle d' un homme croisé dans la grotte de Lourdes , avec les yeux d' un aveugle , dont elle a senti pourtant le regard posé sur elle , et de la lumière sur son visage . Elle parle aussi d' une sensation d' être imergée dans l' amour de Dieu , qui l' a bouleversée . Elle ne cessera plus de proclamer son amour pour Lui . Elle supportera toutes les moqueries sans faiblir , sera poussée à bout , en sera lasse bien souvent , mais son lien avec Dieu ira se tissant toujours plus serré , elle parlera deLui avec des sourires extasiés plein les yeux .

Les premiers temps de son mariage furent durs pour elle . Jamais elle n' a coupé le cordon ombilical avec ma grand-mère . Ils se marient en avril 1951 . C' est l' après-guerre , les logements libres sont rares et chers . Elle doit quitter sa mère douce et câline , son foyer dans le centre-ville , surchauffé par le gros poêle en fonte , pour aller habiter chez sa belle-mère qui ne jure que par son fils , en périphérie , en bordure de pâturages , dans un appartement glacial en rez-de-chaussée où elle souffrira cruellement du froid . Elle continue d' aller travailler au centre-ville ( elle est maroquinière ) en se gelant sur sa bicyclette rouge . Au bout d' une semaine de mariage , elle a envie de retourner chez sa mère . Et puis très vite elle est enceinte de moi , ils s' étonnent tous les deux que " ça aille si vite " !!!!!! Ils n' ont rien à eux , et sa belle-mère dit accepter de me garder pour que maman puisse continuer d' aller travailler , car il n' y a pas de garderies à cette époque . Sauf que juste avant l' accouchement elle fait ses valises et part en vacances prolongées vers Chamonix , non sans avoir glissé à maman : " qui se les fait se les garde ". Le jeune couple est pris au dépourvu . Maman devra attendre que je tienne assise sur un siège sur le porte-bagages du vélo pour pouvoir reprendre son travail . Elle me déposera tous les matins chez sa mère .

Quand j' ai eu deux ans , ils ont enfin trouvé , et avec quelle joie , un logement rien que pour eux , sous les toits , là où l' on entend roucouler les pigeons tout près de soi , où l' on admire les hirondelles rasant le toit d' en face dans le soleil de l' été et leurs trilles de joie , et ils auront l' impression d' un petit paradis , surtout qu' il est au centre-ville , qu' elle pourra aller voir sa mère tous les jours , ne travaillant plus .

                                               © JoelleBarn , 05/11/2001 .