Mamichette

Quand la petite dernière , Germaine , se marrie , elle n' arrive pas à quitter les jupes de sa mère . Pendant les sept ans ou elle n' a encore qu' une fille , elle habite elle aussi au centre ville . Tous les deux jours elle va passer l' après-midi chez Anna ; et Anna vient chez elle tous les deux jours aussi ; de sorte qu' elles ne se quittent pas . La petite - fille suit sa mère , dans le centre - ville à l' aller , avec arrêt à Saint - Louis et Notre - Dame , par les quais au retour , avec arrêt à Saint André . Ces trois femmes s' adorent tellement qu' elles n' arrivent pas à se quitter : chaque soir elles se raccompagnent jusqu' au domicile de l' autre , et parfois reviennent chez la première , avant de finalement rentrer , parce qu' il le faut bien !

En dehors de ces visites Anna ne sort pas de chez elle ; c' est Germaine qui lui fait tous ses achats en magasin , un peu comme si Anna avait choisi de vivre en recluse . Quand Germaine quittera le centre - ville , Anna ayant toujours plus de boiteries et de douleurs à cause de sa hanche luxée , c' est Germaine et la petite - fille qui viendront chez Anna .

Chez Anna ! un tout petit logement tout en longueur , rue Saint- Laurent , vestige de la Grenoble médiévale . Les murs très épais sont creusés de galeries par les souris attirées par la boulangerie en dessous . De sorte que chez Anna , il y a toujours des chats .

Dans la cuisine , un grand placard dont la porte ne descend pas jusqu' au sol : cela fait une niche tout en - bas où Anna met ses vieux chiffons . Combien de fois la petite - fille a passé là des après - midis entières avec chatte et chatons !

Aussi , un grand poêle en fonte lourd qui chantonne presque toute l' année , à côté duquel on devient cramoisi . Anna aime y poser des feuilles de papier d' Arménie qui embaument toute la maison en brûlant . Il y a quelques mois , la vieille petite - fille en a retrouvé et les a achetés avec une joie profonde .

Les trois femmes se confient , tout en mangeant des bonbons à longueur de temps ; à quatre heures , le sacro - saint goûter , avec le non moins sacro - saint café au lait et les brioches . La petite - fille tend les bras aux écheveaux de laine que mamie met en pelotes . ( c' est mamie qui lui tricote ces chaussettes qui la font rigoler , parce que mamie laisse un grand fil à la pointe , et qui lui a tricoté cette robe rouge que porte aujourd' hui son vieux nounours ) . Elle aime aussi feuilleter les fables de La Fontaine dans un grand livre de mamie plein de vieilles illustrations colorées . Parfois Jeanne vient aussi ; l' ambiance n' est pas la même : Jeanne n' a pas la douceur tendre d' Anna et Germaine , ni leur foi confiante et émerveillée ; mais elle rit tout le temps , un peu comme Marguerite , la soeur d' Anna , qui est à Grenoble aussi .

La fenêtre de la chambre donne sur la place Xavier - Jouvin , qui borde la rue en contrebas et à même hauteur que la fenêtre ; et comme juste en face il y a un auvent , c' est là que viennent et reviennent ces hommes qui travaillent au grand - air , et qu' on ne voit plus depuis longtemps : il y a celui qui aiguise les ciseaux ; celui qui rétame les casseroles trouées ; celui qui refait les matelas de laine . Qu' elle tricote ou lise , mamie aime , quand il fait beau s' asseoir près de la fenêtre qu' encadrent , année après année , les deux mêmes pots énormes vert clair vernissés avec les géraniums rouges . La fenêtre a une barre en métal où mamie laisse accroché en permanence un pompon rouge " pour voir s' il y a du vent " .