Et mon père ?

Et mon père dans tout ça ? Pendant toute ma petite enfance je le vois peu : il rentre tard du travail et je dors déjà . Je vis donc entre maman et mamie , ma grand-mère maternelle . Je suis bien dans ce petit nid douillet de femmes comme elles seules savent en tisser , de fils de tendresses et de douceur . Et puis lui , je ne sais comment ça a commencé , mais il est devenu presque l' intrus !

Un jour , je revois la scène comme si j' y étais , maman est assise au milieu de la cuisine , les pieds remontés sur les barreaux de sa chaise , les coudes sur les genoux et le visage dans les mains : elle sanglote , sanglote encore . Elle dit que c' est papa qui l' a fait pleurer . Je suis malheureuse comme une pierre , je me sens impuissante à consoler ma maman chérie . Je me mets à le détester , lui . Ce soir-là il y aura une scène terrible , pendant laquelle je vais lui reprocher d' avoir fait pleurer maman , mais aussi je lui dis de s' en aller , qu' on est mieux sans lui . Après cela il est allé s' enfermer dans le grenier . Maman me traine derrière la porte fermée à clefs , elle tente de le faire sortir . Elle me fait regarder par le trou de la serrure : il pleure . Elle en est navrée , mais moi je n' ai que la confuse impression que maintenant c' est moi qui ai chagriné maman , ce qui me parait injuste , puisque je voulais la défendre , mais pour lui je n' éprouve pas de remord .

*

Une autre fois , plus tard , j' ai vu maman les larmes aux yeux ; elle tenait aux deux extrêmités un torchon mouillé dont elle se frappait avec rage le dessous du menton : il lui avait reproché d' avoir un début de double menton ! elle si mince toute sa vie qu' à cinquante ans elle avait gardé la même taille de vêtements qu' à vingt ans .

*

Plus tard , lorsque j' ai sept ans nait mon frère . Mon père a une mentalité archaïque : le fils c' est tout . A deux ans il a le droit de jouer avec ses outils , au risque de se blesser , mais moi je n' ai pas le droit d' y toucher . A plus de vingt ans , je suis surprise par mon père encore debout après minuit et je me fais sermonner ; la même nuit , mon frère de quatorze ans est encore dehors , avec une copine , et lui n' a pas de remontrances . Entre les deux , de longues années d' humiliations constantes pour moi .

*

Je dois avoir dix ou douze ans et mon père est sorti faire une course , un dimanche matin . Lui veut qu' on s' embrasse deux fois par jour , le matin pour se dire bonjour , et le soir au coucher .  Je sais pourtant qu' il n' aime pas les effusions , mais j' ai oublié .  A son retour je ne sais par quel élan je veux l' embrasser . Je suis habituée à cela par maman qui est une mère-poule typique , câline pour deux .Il me repousse violamment , me disant qu' on ne va quand même pas s' embrasser toute la journée .  Ce jour-là j' ai retenu la leçon : plus jamais je n' ai eu seulement envie d' embrasser mon père . Mais j' en ai gardé un très fort sentiment de rejet . chacun son tour me direz-vous ...

*

A l' école je travaillais bien : d' abord j' aimais apprendre , je me réjouissais de faire des découvertes . Et puis l' école était ma seule distraction . J' étais donc toujours dans les trois premières au classement . Mais pour mon père cela ne suffisait pas . Je devais toujours faire mieux . Une fois où je rentrais avec une place de deuxième , derrière Colette P. qui était première toute l' année , il s' était mis en colère , disant " qu' est-ce qu' elle a cette Colette P. ? le trimestre prochain j' exige que tu sois première " . Le trimestre suivant j' étais encore seconde derrière Colette , et je ramenais mon classement en tremblant à la maison , sachant que ça allait crier , ce qui est arrivé .

*

Il était autoritaire , même tyranique . Tous mes souvenirs de lui sont de ce genre ou presque . Sa phrase préférée : " quand j' ai une idée j' estime qu' elle est bonne , et j' exige que mes enfants la partagent " .

Un jour il a décidé de ne plus nous voir ma soeur et moi .

                                                 © JoelleBarn , 17/10/2001 .

graphismes JoelleBarn