La ballade de Mou-Lan

 

Tsi-tsi et puis tsi-tsi :

Mou-lan tisse à sa porte .

Ce qu' on entend n' est plus le bruit de la navette ;

On entend seulement les soupirs de la fille .

 

La fille , qu' y a-t-il ? Est-ce pensée d' amour ?

La fille , qu' y a-t-il ? Quel souvenir d' amour ?

" Non , je n' ai rien , nulle pensée d' amour ;

Non , je n' ai rien , nul souvenir d' amour . "

 

Hier au soir , elle a vu la liste d' appel aux armes :

Le Khan fait grand recrutement de troupes .

Le texte de l' armée couvre douze rouleaux ,

Et chacun des rouleaux porte le nom du père .

 

" Père n' a point de fils adulte ,

Et je n' ai point de frère aîné .

Qu' on m' achète cheval et selle ,

Et je pars en campagne à la place du père ! "

 

Elle achète au marché de l' Est un beau cheval ;

Elle achète au marché de l' Ouest selle feutrée .

Elle achète au marché du Sud rênes et mors ;

Elle achète au marché du Nord longue cravache .

 

Au matin prend congé du père et de la mère ;

Le soir s' en va camper au bord du Fleuve Jaune .

La fille n' entend plus l' appel de ses parents ;

Elle n' entend qu' un bruit : les eaux du Fleuve Jaune qui roulent et mugissent .

 

Au matin prend congé des eaux du Fleuve Jaune ;

Le soir parvient au pied de la Montagne noire .

La fille n' entend plus l' appel de ses parents ;

Elle n' entend qu' un bruit : le cri sur les Monts Yen des escadrons barbares .

 

Elle a franchi dix mille stades , au gré des armes ;

Elle semble voler , par-delà monts et passes .

Le vent du Nord transmet le son des gongs d' airain ;

Un jour glacé reluit sur les cottes de fer .

Au bout de cent combats , le général est mort ;

Après dix ans , le preux soldat rentre chez lui .

 

A son retour , il se présente au Fils du Ciel .

Le Fils du Ciel , assis dans le Palais Sacré ,

Consigne les hauts faits , élève aux douze grades ,

Et distribue ses dons , par cent et mille et plus .

 

Le Khan parle à Mou-lan : quels sont ses voeux ?

Mou-lan n' a pas envie d' être ministre .

" Je voudrais un fameux coursier , courant mille stades d' une traite ,

Et qui me reconduise à mon pays natal . "

 

Père et mère ont appris le retour de leur fille ;

Ils sortent des remparts , et vont lui faire escorte .

La fille aînée apprend le retour de sa soeur ,

Et refait sur le seuil son maquillage rouge .

Le jeune frère apprend le retour de sa soeur ;

Aiguisant son couteau , il va quérir en hâte un porc et un mouton .

 

Mou-lan ouvre sa porte , au pavillon de l' Est ,

Et s' assied sur son lit , au pavillon de l' Ouest .

Elle enlève son long manteau du temps de guerre ,

Et revêt ses habits du temps jadis ;

A sa fenêtre , ajuste un nuage de boucles ,

Et devant son miroir se colle au front une mouche jaune .

 

Mou-lan franchit le seuil , revoit ses compagnons ,

Et tous ses compagnons sont frappés de stupeur :

Pendant douze ans , ils ont fait route ensemble ;

Nul ne savait que Mou-lan était fille .