En Provence

A Sampeyre on avait de la terre , mais on était pauvres . Et puis là-haut ça poussait mal ; et on avait très froid l' hiver . On vivait mieux quand on venait en Provence . J' y ai passé une grande partie de ma jeunesse tu sais .
Quand on décidait d' aller en Provence , on louait nos terres à des plus pauvres que nous qui n' en avaient pas , des métayers . Mon père travaillait comme berger en camargue , et ma mère s' employait en ville comme bonne , à Nîmes ou à Arles et même à Aix-en-Provence .
On partait de nuit , et on passait la frontière à pieds . On connaissait les passages . Pareil pour revenir . D' ailleurs avant la guerre de 14/18 , on n' avait pas de papiers d' identité ; ils sont devenus obligatoires à ce moment . Alors , quand on était au Piemont , on s' appelait " Biglione " , et quand on était en Provence , on s' appelait " Billon " .
- Mais alors quand vous avez eu des papiers , c' est vous qui avez choisi " Biglione " ?
- Ben ... à cette époque on était au Piémont .
- Bon : et si vous aviez été en Provence , vous vous seriez appelés " Billon " sur vos papiers ?
- Je sais pas ... peut-être ...
- Mais toi Mamie , tu te sentais quoi ? Italienne ou Française ?
Cette question , je l' ai posée de nombreuses fois à ma grand-mère . La réponse était invariablement :
- Je sais pas , ni l' un ni l' autre .
- Alors quelle langue tu parlais ?
- Au piémont , on parlait piémontais à la maison , et italien à l' école ; et en Provence , on parlait provençal .
- Et le français ?
- Je l' ai appris à vingt ans , quand je suis allée à Paris , et depuis j' ai tout oublié le reste ; c' est bizarre ...
- qu' est-ce que tu es allée faire à Paris ?
- On m' avait placée comme bonne mais tu sais je suis vite revenue en Provence ; je m' y faisais pas à Paris .
Je me souviens , je sautais des trams en marche , j' étais alerte ; et maintenant tu vois ce que je suis devenue !
Un jour je lui ai dit simplement
- tu te sentais quoi ?
et là son visage s' est éclairé et elle a dit :
- Des " Alpeus " ! avec ce reste d' accent du midi qu' elle avait conservé .
- Mais dis-moi , puisque vous viviez mieux en Provence , pourquoi des fois vous retourniez au Piémont ?
- Ma mère aimait bien le curé de là-bas .
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fond et boutons JoelleBarn, d' après " berry picker " de Steele