Le Roman de Renard .

 

Introduction ( l' histoire - la langue - la littérature ) - La chanson de geste ( La chanson de Rolland )  -  Les récits historiques ( Joinville : Saint Louis rendant la justice - Villehardouin : La conquête de Constantinople ) - La littérature courtoise ( Tristan et Yseut - Le chevalier au lion - Le lai du Laostic ) - La satire ( Le roman de Renard ) - Les fabliaux  ( Estula - Le lévrier et le serpent )  -  La poésie   (  Pastourelle  -  Rutebeuf )  -  Le Roman de la Rose -François Villon  - Eustache Deschamps - Charles d' Orléans  )       - Le théâtre religieux  ( Le jeu d' Adam ) - Le théâtre comique ( La farce de maître Pathelin ) - 

 

 

Renard et le corbeau Tiécelin  - Renard pèlerin -

Dès le XIIe siècle la bourgeoisie a sa propre littérature , essentiellement malicieuse , pittoresque , parfois grivoise ou morale , souvent réaliste . Il nous reste surtout les fabliaux et le Roman de Renard .

 

Le Roman de Renard est une oeuvre composée de récits indépendants , en vers , d' auteurs différents . Il met en scène des animaux dont les deux principaux : le loup " Ysengrin" , et surtout le goupil " Renard" , héros si célèbre que son nom deviendra nom commun .

L' origine :

Le monde des animaux est à l' image du monde des humains , servant à critiquer celui-ci . Les auteurs se moquent de tout , des chevaliers aux pèlerins , de la justice aux courtisans , montrant partout l'hypocrisie . Il préfigure les fables de La Fontaine.

Renard et le corbeau Tiécelin

Tiécelin , le corbeau , vient tout droit au lieu où était sire Renard . Les voilà réunis à cette heure , Renard dessous , l' autre sur l' arbre . La seule différence c' est  que l' un mange et l' autre bâille . Le fromage est un peu mou ; Tiécelin y frappe de si grands coups , du bout du bec , qu' il l' entame . Malgré la dame qui tant l' injuria quand il le prit , il en mange , et du plus jaune et du plus tendre . Il frappe de grands coups , avec force ; à son insu , une miette tombe à terre , devant Renard qui l' aperçoit . Il connaît bien pareille bête et hoche la tête . Il se dresse pour mieux voir : il voit Tiécelin , perché là-haut , un de ses vieux compères , le bon fromage entre ses pattes . Familièrement , il l' interpelle : " Par les saints de Dieu , que vois-je là ? Est-ce vous , sire compère ?Bénie soit l' âme de votre père , sire Rohart , qui si bien sut chanter ! Maintes fois je l' ai entendu se vanter d' en avoir le prix en France . Vous-même , en votre enfance , vous vous y exerciez . Ne savez-vous donc plus vocaliser ? Chantez-moi une rotrouenge ( chanson avec refrain ) ! " Tiécelin entend la flatterie , ouvre le bec , et jette un cri . Et Renard dit :       " Très bien ! Vous chantez mieux qu' autrefois . Encore , si vous le vouliez , vous iriez un ton plus haut ." L' autre , qui se croit habile chanteur , se met derechef à crier . " Dieu ! dit Renard , comme s' éclaire maintenant , comme   s' épure votre voix ! Si vous vous priviez de noix , vous seriez le meilleur chanteur du monde . Chantez encore une troisième fois !"

L' autre crie à perdre haleine , sans se douter , pendant qu' il peine , que son pied droit se desserre ; et le fromage tombe à terre , tout droit devant les pieds de Renard ."

Renard commet tant de méfaits qu' il est condamné par le roi à être pendu ; il va en réchapper par l' hypocrisie , feignant le repentir , et ceci va être l' occasion de se moquer des pèlerins . ( un Tartuffe avant l' heure , car ils sont de toutes les époques ; pour Tartuffe , voir les extraits page  :  le théâtre au XVIIe siècle : Molière . )

Renard pèlerin

" Renard se voit fort entrepris , de toutes parts lié et pris ; mais il ne peut trouver de ruse pour en réchapper . Il     n' est pas question qu' il s' échappe sans une très grande astuce . Quand il vit dresser la potence , alors il fut plein de tristesse et dit au roi : " Beau gentil sire , laissez-moi donc un peu parler . Vous m' avez fait lier et prendre , et maintenant vous voulez me pendre sans forfait . Mais j' ai commis de grands péchés dont je suis fort accablé : maintenant je veux m' en repentir . Au nom de la Sainte Pénitence , je veux prendre la croix pour aller , avec la grâce de Dieu , au-delà de la mer . Si je meurs là-bas , je serai sauvé . Si je suis pendu , ce sera mal fait : ce serait une bien mesquine vengeance . Je veux maintenant me repentir ." Alors , il se laisse tomber aux pieds du Roi . Le Roi est pris d' une grande pitié . Grimbert ( le blaireau , qui est toujours du côté de Renard ) revient , de son côté , et crie miséricorde pour Renard : " Sire , pour Dieu , écoute-moi ! Agis sagement : songe combien Renard est pieux et courtois . Si Renard revient d' ici cinq mois , nous aurons encore grand besoin de lui , car vous n' avez plus hardi serviteur ? - Cela , dit le Roi , ne saurait être dit . Quand il reviendrait , il serait pire ; car tous observent cette coutume : qui bon y va , mauvais en revient . Il fera tout comme les autres s' il échappe à ce péril . - Si , là-bas , il ne met pas son âme en paix , sire , qu' il ne revienne jamais ." Le Roi répond : " Qu' il prenne la croix , à la condition qu' il reste là-bas . " Quand Renard l' entend , il est rempli de joie . Il ne sait s' il fera le voyage , mais , quoi qu' il advienne , il met la croix sur son épaule droite . On lui apporte l' écharpe et le bourdon ...Il s' éloigne de la cour , un peu avant la neuvième heure  , sans saluer personne ; au contraire  ,  en son coeur il les défia , sauf le Roi et son épouse , madame Fère , l' orgueilleuse , qui était très courtoise et très belle . Elle s' adresse noblement à Renard : " Sire Renard , priez pour nous , et de notre côté nous prierons pour vous . - Dame , fait-il , votre prière me sera infiniment chère ; heureux celui pour qui vous daigneriez prier ! Mais si j' avais cet anneau que vous portez , mon voyage en serait meilleur . Sachez , si vous me le donnez , que vous en serez bien récompensée : je vous donnerai , en retour , de mes joyaux pour la valeur de cent anneaux ." La reine lui tend l' anneau et Renard              s' empresse de le prendre . Entre ses dents , il dit à voix basse : " Certes , qui jamais ne le vit , cet anneau , paiera cher s' il veut le voir ! Jamais nul ne le retrouvera ".

Renard ne partira jamais en pèlerinage , et il ne cessera jamais ses tours pendables .

haut de la page .                                               illustration de A. Vimar .