Rosalie

" La Rosalie Elle est partie Si tu la vois Ramène-la moi " lui chante Arthur qui aime bien taquiner son monde . Et je la connaîtrais sous ce nom longtemps avant de savoir qu' elle s' appelle Rosa .

Elle est née en 1901 dans un petit village de Vénétie du nom de Palazollo delle Stelle : Palais des Étoiles ! avec un tel nom , on pourrait augurer une vie sympathique ; et bien non , ce fut tout le contraire . Elle est l' aînée de six ou sept enfants , son père est bûcheron , sa mère le suit et fait des fagots des branches qu' il laisse derrière lui . Ils n' ont en tout et pour tout que quelques ustensiles en cuivre pour la cuisine , dont le fameux chaudron pour la cheminée . Elle raconte que pendant la première guerre mondiale les Allemands entraient dans les maisons et pillaient ces ustensiles pour les fondre . Alors inlassablement tous les jours ils enterraient leurs chaudrons dans le sol en terre battue et ne les sortaient que pour faire la soupe . Puis son père meurt , à cause semble-t-il d' une erreur de traitement . Ils deviennent encore plus misérables et sa mère la pousse à épouser un cousin de dix-sept ans de plus qu' elle , Louis . Elle ne l' aime pas , est encore infantile ( ne dit-elle pas qu' elle sautait encore à la corde à dix-huit ans , ce qui nous tord de rire ) , mais elle n' a pas le choix , elle doit devenir une bouche de moins à nourrir pour sa mère . De son adolescence je sais peu de choses : elle n' avait dit-elle aucun vêtement d' hiver , portait les mêmes robes fines quelque soit le temps ; elle n' avait pas de parapluie , et sous la pluie courait en mettant sa jupe sur sa tête ( ce qui nous fait écarquiller de grands yeux ) ; sa nourriture était constituée de soupe , poisson , pain frotté d' aïl . Elle a cassé des pierres le long des routes à construire , comme un terrassier , elle parle aussi de la terrible grippe espagnole qui fit des ravages , et des nombreux cercueils qu' elle a portés .

 Losqu' elle se marie , elle ignore tout de l' existence de la sexualité et son mari devra lui expliquer , car elle commence par le croire fou . C' est lui qui lui apprendra à lire et écrire les lettres . Elle se contentera de lire le journal et d' écrire ses comptes , ainsi que quelques cartes postales que nous avions du mal à déchiffrer , écrits dans une sorte de phonétique franco-italienne , et coupant les mots en plein milieu pour les rattacher aux suivants . Lorsque elle attend mon père en vingt-quatre , ils s' installent en France , avec tout le reste de la famille en bloc , sauf un seul frère d' elle qui reste à Trieste , et dont on parle peu . Il sont venus pour raison politique , pour échapper à Mussolini et son régime ; ils sont restés car , dit-elle , " ma patrie c' est celle qui me nourrit " , et elle a cessé d' avoir faim en venant en France . Mais c' est toujours la pauvreté . elle raconte qu' on leur a loué une pièce en fond d' appartement , sans porte sur l' extérieur , les obligeant à passer par la fenêtre , même la sage-femme s' y est résolue après avoir rechigné . Louis qui est maçon , a fait une chute d' un échafaudage qui le cloue au lit pendant des mois . A peine remise de son accouchement Rosalie se met au travail , n' ayant personne pour garder ses trois enfants , car la famille semble dispersée . Elle a du mal à se faire comprendre , ne parle au début pas un mot de français , à l' épicerie elle doit montrer ce qu' elle désire acheter , voire mimer ce qu' elle ne voit pas . Mais petit à petit , la jeune fille inculte est devenue une femme éveillée au problème politique . Déjà en Italie elle provoquait les soldats de Mussolini en se vêtant de chemisiers rouges , au point d' effrayer Louis . En France elle va continuer à devenir " rouge " comme elle dit . Elle sera même porte-drapeau au cours de manifestations de femmes qui réclament des garderies pour leurs enfants . Car , malgré deux passages à Genève , la France interdisant ces pratiques , elle aura quatre enfants à la suite , et les emmènera à l' école attachés l' un à l' autre " pour qu' ils ne se fassent pas écraser en traversant les rues " .Pendant la guerre suivante elle fera partie d' un mouvement de femmes françaises , et ira attendre en gare de Bellegarde dans l' Ain les convois d' Espagnols fuyant en Suisse , pour leur donner des vivres . Elle deviendra aussi farouchement anti-cléricale . Après Bellegarde ce sera La Tronche , près de Grenoble , puis Rioupérou , un village de mines dans un fond de vallée sombre où mon père a le cafard en permanence , et à nouveau La Tronche . Les enfants ont grandi , Louis qui est jaloux de façon maladive a faillit deux fois l' assassiner ; la deuxième fois mon père a du s' interposer pour la sauver d' un étranglement avec son foulard . Heureusement , cet homme qui , pendant la guerre , quand les provisions manquaient et que les enfants étaient en pleine croissance , enfermait sa part sous clef , meurt jeune , rendant à Rosa liberté et sécurité .

Elle épousera ensuite Arthur , un français , de quatorze ans son aîné . C' est lui , mon grand-père , celui qui est là à ma naissance .Il est bon et aime rire , elle va revivre avec lui , jusqu' à ce terrible accident .

A la fin de sa vie , elle épousera encore un Suisse , dont j' ai oublié le prénom , de sept ans plus jeune qu' elle . Mais la fin de sa vie est triste : elle est sans nouvelles de son petit dernier depuis des années ; même quand elle a eu son cancer et que tous la croyaient perdue , il n' a pas daigné aller la voir à l' hôpital . Il a ensuite tenu un banc sur le marché près de chez elle , et souvent elle allait tourner autour , espérant qu' il lui parlerait ; mais il s' obstine à faire semblant de ne pas la voir et elle pleure souvent ; pourquoi , on ne le saura jamais . Puis sa fille meurt avant elle , après des années de souffrances , ainsi que son troisième mari , d' une crise cardiaque brutale . Elle pleure de plus en plus , devient Alzheimer , et passe les sept dernières années de sa vie sans plus reconnaître personne , ne proférant plus que des sons inintelligibles , pleurant constamment .

Pourtant ce n' est pas cette image que je veux garder de ma grand-mère , mais celle de cette femme énergique , forte ( elle a dépassé les cent kilos ) , un peu bourrue , pas très fine ( elle préfère les fleurs en plastique aux vraies " qui font des saletés " ) , et gaie ! qu' elle aimait rire ! ses yeux bleus pétillent en permanence , elle rit de tout , nous secoue en se donnant en exemple " hein ! la vieille ! " comme le jour où elle est revenue toute fière de nous raconter son baptême de l' air dans un petit coucou , alors qu' il a fallu plusieurs hommes pour la hisser dans l' appareil ! celle aussi qui , après plusieurs mois à l' hôpital en traction sur un lit , brisée de partout , part en voyage avec ses deux béquilles , dès sa sortie d' hôpital , car elle n' en peut plus et a besoin de prendre l' air ! Celle aussi qu' on taquine volontiers , puisqu' elle aime rire : " dis mémé , le premier était Italien , le deuxième Français , le troisième Suisse , le quatrième il sera Anglais ou Allemand ? " Son leit-motiv était " amuses-toi , ne fais pas comme moi " ! car elle n' a pas digéré son premier mariage trop précoce . Et aussi : " tu as vu la mémé ? le premier dix-sept ans de plus , le deuxième quatorze ans de plus , et le dernier sept ans de moins ! prends un jeune ! " ou encore , parce que jeune j' étais maigre ( cinquante-deux kilos pour un mètre soixante douze ) , et que je dis aimer les garçons filiformes , elle dit " eh bien ! avec vos genoux , vous allez faire de l' électricité ! " et elle rit ! parce qu' elle rit de tout .

                                         © JoelleBarn , 07/11/2001 .

graphismes JoelleBarn , image : Clair de lune à Venise de Moran