La trottinette rouge

Le cadeau que j' ai le plus apprécié fut sans conteste une trottinette rouge , rouge comme la vieille bicyclette de maman .

Plus tard il y eut les patins à roulette , ceux de l' époque n' avaient pas les roues alignées comme les skates d' aujourd' hui , mais deux roues devant et deux derrière , sous une semelle de métal , et des courroies pour les fixer par-dessus nos chaussures . Mais ça ne roulait pas bien sur du goudron , aussi je cherchais un endroit lisse et je repérais des plaques lisses comme du marbre sur une murette pas très haute . Au bout elle virait à angle droit et descendait en pente le long de marches d' escaliers , puis s' arrêtait net , mais n' était pas très haute . Je pensais " voilà l' endroit idéal pour que ça glisse bien , et après je sauterai par-terre " . Ah oui pour glisser ça glissait ; mais quand j' ai du sauter , le poids des patins aux pieds m' a surprise et au lieu de sauter sur mes pieds , je me suis retrouvée à plat ventre au sol , la respiration bloquée . Cela a du être court , mais dans ma mémoire , il me semblait que j' allais mourir , car je voulais respirer et impossible ; de même une dame me parlait voyant que ça n' allait pas et j' aurais voulu lui dire d' appeler à l' aide , mais impossible de parler . Ce fut une grosse angoisse ; puis cela se débloqua d' un coup .

Puis on m' acheta une bicyclette bleu clair et , parce que sur la terre il y a aussi de l' eau et que mon père estimait qu' on devait savoir nager aussi bien que marcher , il me fit prendre des cours de natation . Je dois dire qu' il avait raison , même si j' ai toujours aussi peur de l' eau , même si je m' enfonçais au lieu d' avancer en essayant la brasse , et si je n' ai jamais réussi le crawl  car j' étouffais la tête dans l' eau , du moins je sais faire du dos crawlé . On habitait alors en périphérie , et il avait une piscine en centre-ville . J' y allais donc en bicyclette , en suivant les directives de mon père , c' est-à-dire en restant le plus à droite possible . Je commençais par descendre un long cours le long duquel des voitures étaient garées et un jour je ne vis pas que dans l' une d' elles un conducteur s' apprêtait à descendre ; lui ne me vit pas non plus arriver . Quand il ouvrit sa portière je la percutais et j' eus le nez ouvert . quelques points de suture en gros fil sombre , des hématomes , mais pas de pansement .

A mon retour chez moi , un garçon du quartier se moqua de moi . Quelques temps plus tard il revenait de la piscine d' Eybens , le long d' une route en pente et se laissait glisser en roue libre de plus en plus vite . Son sac de piscine accroché au guidon se prit dans les rayons de la roue avant et bloqua celle-ci . Il fit un plongeon par-dessus son guidon et alla s' écraser sur la chaussée , s' arrachant la peau de toute une moitié du visage , du même côté ou mon nez était suturé . Cela faisait beaucoup de point communs : moi j' allais a la piscine en vélo lui en revenait . Moi j' avais une aile du nez déchirée , lui le même côté du visage râpé .

Déjà dans mon enfance , à deux ou trois reprises , des enfants s' étaient moqués de moi pour quelque chose , et avaient eu un problème semblable en pire . Par exemple , lorsque mon pied droit s' était pris dans les rayons de la roue de mon père , parce que celui-ci ne voulait pas que j' écarte les jambes lorsqu' il me transportait sur son porte-bagages , il voulait que je pose les pieds sur les papillons des roues : alors au premier cahot ... donc ce jour-là un garçon qui s' était moqué de mon pied droit blessé alla juste après faire du ski et se cassa la jambe droite . Il y eu trois faits semblables . Jusque-là je pensais " c' est le bon dieu qui l' a puni " ! et je me disais que Dieu m' aimait bien puisqu' il punissait ceux qui se moquaient de moi . Il faut dire que j' étais bien petite au moment des premiers événements , et que je me répétais ce que maman devait me dire quand je faisais une bêtise " le bon dieu va te punir ".

Au moment de l' épisode de l' accident à bicyclette , j' ai repensé à tout ça et j' ai eu très peur . Je me disais " c' est de plus en plus grave ; si ça continue , le prochain va se tuer ! " et , moi qui n' avais pas appris d' autres prières que le Notre-Père et l' Ave , je fis pour la première fois une prière spontanée ; je demandais à Dieu que cela cesse , car je ne voulais pas porter malheur aux gens . Il n' y eut plus jamais d' accidents .

                             © JoelleBarn , 09/11/2001 .

graphismes JoelleBarn , avec une image de Jim Daly  :" Go home