Pépé " Tutur "

Lorsque mes parents font connaissance , mon grand-père paternel est déjà décédé et ma grand-mère est remariée avec Arthur . Il est complètement différent des hommes de ma famille : Jean est distant et ne semble pas s' intéresser à nous ( voir " Anna " ) . Mon père est sévère , ne connaît que le travail , le devoir , ne fait jamais un compliment , n' est jamais satisfait , ne manifeste pas de tendresse . Arthur est un bon vivant , il aime rire et taquiner , il adore les enfants ; il en a lui-même cinq ou six , qui sont déjà grands et mariés sauf les deux derniers , Arsène et Marcel , qui vivent avec lui et ma grand-mère . Arthur va parfois me taquiner jusqu' à la limite de me faire pleurer , comme avec sa chanson du " rouge poulet ":

- Tu veux que je te chante la chanson du rouge poulet ? - oui - Ah mais si tu veux que je te la chante , il ne faut pas dire "oui" - il faut dire quoi ? - si tu veux que je te la chante il ne faut pas dire " il faut dire quoi "- ... ? chante le rouge poulet - si tu veux que je chante il ne faut pas dire " chante le rouge poulet " ... - ( silence , je fais la moue ) - si tu veux que je chante il ne faut pas faire comme ça ( et il mime ma moue ! ) ...

Etc ... ça pouvait durer très longtemps , que je fasse la moue , que je m' énnerve , que je sois à deux doigts de pleurer , il continuait , sauf que les femmes intervenaient avant pour l' arrêter .

Pourtant je ne lui en ai jamais voulu ; car à côté de ces taquineries , il était un très très brave homme , il jouait sans cesse avec moi , grimpait aux arbres en imitant les cris des singes pour me faire rire . Il était chauve sur le dessus du crâne , et comme cela se faisait alors il avait laissé pousser ses cheveux sur tout un côté , et les rabattait sur son crâne pour cacher sa calvitie . Et bien il ne s' est passé de jour qu' il ne me laisse , avec une patience d' ange , le " peigner " des heures à ma façon , c' est-à-dire lui faisant et défaisant de minuscules tresses bien serrées côte à côte . Pendant ce temps il me racontait des histoires , riait , et je l' adorais . Ma grand-mère paternelle , Rosa , qu' il appelait Rosalie , aimait rire aussi , et tous les deux s' entendaient à merveille .

Il y avait accrochés aux murs chez eux deux grands cadres : dans l' un Arthur dans un uniforme militaire semblant sorti d' un livre ou d' une image d' épinal , pantalons rouges et casque à plumes ; dans l' autre on le voit auprès d' un car de voyage très vieux modèle : il était chauffeur .

Le jour du mariage de mes parents , maman lui avait demandé quelle part de poulet il voulait qu' elle lui serve , il avait répondu " le jour de son mariage , on ne sert pas les cuisses " en riant , et ma délicate maman avait eu envie de rentrer dans un trou de souris . Je le vois encore aux réunions de famille , servant à boire , et faisant mine de tordre le goulot des bouteilles vidées , comme pour en extraire la dernière goutte . Plus tard , en lisant Zola , avec quelle émotion j' avais trouvé la description d' une scène identique ! aucun des hommes de ma famille n' avait lu Zola ; il ne s' agissait pas là d' une imitation culturelle , mais plutôt d' une tradition comportementale , à l' insu des protagonistes .

Toujours j' ai aimé le monde ouvrier , qui est mon monde . Je déteste l' esprit des parvenus qui ont honte de leurs racines dès lors qu' un peu d' études leur permet de changer de catégorie sociale . Pour moi le monde ouvrier a sa beauté , qui en vaut bien d' autres . Et souvent le peuple est plus généreux et même plus propre que beaucoup d' autres , si je compare mes parents à certains " riches " qui au moral leur sont bien inférieurs . J' entends encore maman dire : " si tu veux qu' on te trouve honnête , tu dois l' être deux fois plus qu' un riche , etc ..."

Je ne sais pas à quel moment j' ai compris qu' Arthur n' était pas mon grand-père ; je ne me souviens pas si j' en ai eu du chagrin ou pas ; ce dont je suis sure , c' est que cela n' a aucune importance ; il a été et reste le seul " vrai " grand-père digne de ce nom que j' ai eu et aimé , parce qu' il m' a aimée .

                                           © JoelleBarn , 06/11/2001 .

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