Une petite soeur

Il devient urgent de déménager , notre petit nid du centre-ville est maintenant trop petit pour quatre . Nous le quitterons deux ans plus tard , en 1960 , pour un autre plus adapté en périphérie . Il a deux grands avantages sur l' ancien : une salle de bains et le chauffage central . La tante Jeanne , qui est propriétaire d' un appartement ancien dans un quartier " bourgeois " , et dont le pire défaut est la jalousie , prend un air envieux en regardant cela qu' elle n' a pas , mais dit d' un air très supérieur que elle , elle ne vivrait pour rien au monde dans un hlm ! Nous on s' en fout , on la laisse dire . Bien sur maman regrette de s' éloigner de ma grand-mère , et de devoir prendre des bus pas très rapides pour aller la voir . Mais elle se console accoudée à la fenêtre : de l' autre côté de la rue , quelques villas , et puis des champs jusqu' aux pied des collines , avec au loin le clocher d' un village : Poisat , les labours encore à la charrue attelée , le pas lent du cheval , puis les blés , la ravissent tous les ans . ( Depuis des années , les blés , les pâturages , les troupeaux ont été engloutis par les tentacules de béton de Grenoble qui s' étale jusqu' aux collines ) .  Pour moi c' est aussi une occasion de pouvoir enfin rester dehors pour jouer et me faire des copines ... et des copains ! ce sera l' époque des patins à roulettes et de la bicyclette , des jeux de cows-boys et d' indiens avec les garçons .

En attendant , maman qui a de la visite un jour , entend une personne prédire une naissance dans la famille : et de s' interroger pour savoir qui ça peut être , sans se douter qu' elle est la principale intéressée ! La famille lui suggérera d' avorter , elle s' y refusera , et heureusement : ma petite soeur est un être exceptionnel ! pendant que maman ira en clinique nous irons manger chez ma grand-mère paternelle qui est à moins d' un kilomètre , et nous rentrerons à pieds . Parfois ils nous raccompagnent . Un soir , au retour , ils sont fauchés par un chauffard ivre qui roule à vive allure et seront catapultés dans le champ voisin : pour ma grand-mère : des mois d' hôpital , les jambes en traction , pour fractures multiples des jambes et du bassin . A l' époque on ne synthèse pas encore . pour Tutur hélas c' est bien plus grave : un coma rapide et la mort . Papa décide qu' il nous faut cacher la vérité à maman pour qu' elle ne soit pas perturbée à la clinique , et à ma grand-mère ; il me met dans la confidence pour les mensonges pieux à leur raconter ; mais il n' est pas facile de jongler entre les trois lieux d' hospitalisation , et de justifier nos départs trop rapides d' auprès de maman sans dire où l' on va . Moi je m' acquitte bien dans l' art de me taire , malgré le chagrin immense que j' ai de perdre l' homme qui aura été le plus proche de moi dans mon enfance , et que j' ai tant aimé . J' avais neuf ans . J' en ai cinquante ; il me manque toujours .

                                              © JoelleBarn , 06/11/2001 .

graphismes JoelleBarn , photo de ma soeur